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La Psychologie en Algérie
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La langue française en Algérie entre l'amour et la haine?

31 Août 2022 , Rédigé par Haddar Yazid

Nous sommes toujours gênés par les sorties sporadiques concernant la place accordée à la langue française dans notre système de l’éducation nationale ? Elle est toujours à géométrie variable du politique et du nationalisme du moment ! Y aura-t-il un jour des consultations sérieuses entre experts de l’éducation nationale et de la société civile pour en discuter de la place de la langue française dans notre société ? Car à ce jour cette place est discutée uniquement au niveau scolaire, cependant, nous pensons que le débat devrait s’élargir à plusieurs secteurs. Car la langue française fait partie de notre paysage social, économique, politique et culturel, y compris sportif. Il  y aurait plus trois millions d’algériens qui vivent en France et que cette langue en fait partie de leur identité. De plus, chaque année des milliers de jeunes bacheliers intègrent les universités françaises, pour plusieurs raisons, la première est la forte présence de la communauté algérienne en France, qui offert un réseau de solidarités qui permettent à ces jeunes d’y trouver du travail, de l’hébergement, etc. Rappelant également que cette solidarité a été exprimé à chaque événement important qui touche l’Algérie. La diaspora ont et sont toujours impliqués dans l’histoire de l’Algérie. Lors rôle a été déterminant pendant la guerre de libération nationale, ainsi que de l’indépendance à ce jour. Comment voulez-vous entretenir le lien linguistique avec la plus forte communauté algérienne à l’étranger ? Comment voulez-vous faire appelle aux compétences algériennes qui exercent majoritairement en France ? (C’est le cas des médecins, tous corps confondus).

 

Plusieurs chercheurs et spécialistes en linguistique et en histoire ont tiré la sonnette d’alarme qu’inopportunément, le dogmatisme identitaire et l’aveuglement nationaliste refusent de le voire, sur cette instabilité de l’enseignement des langues en Algérie. Quel que soit la langue d’enseignement l’arabe, le français ou l’anglais, y compris tamazight, qui est également victime de l’idiologie du caractère de l’écriture (latin, tifinagh ou arabe). Un mémoire pour obtention d’un  diplôme de Master à l’université de M’sila, publié en 2022, apporte quelques éléments pour mieux comprendre la place qu’elle occupe la langue française, mais également sa représentation. Cette enquête a été réalisée auprès des lyciens, à la question quelle est la langue que vous souhaitez parler dans votre société ? 58% souhaite parler le Français, contre 42% pour l’anglais. Et lorsqu’on leur pose la question : « que représente les langues étrangères pour vous » ?  83% du nombre total qui considèrent les langues étrangères comme des langues du prestige, et 17% qui le considèrent comme des langues de spécialité.
Cette enquête est représentative de la place que les jeunes d’aujourd’hui accorde aux langues étrangères, non pas comme une langue du savoir et de communication, mais comme un supplément du luxe! Le débat s’est réduit aux classes sociales et non pas comme potentiel culturel et capitale du savoir scientifique. En effet, ceci pourrait être le résultant des vides sémantiques que les politiques accordent aux langues. Cette marchandisation linguistique n’offert aucune stabilité sociale et culturelle. Elle pourrait être une source de fragilisation et  de la déstabilisation de la nation. L’exemple de la place accordé dans  l’enseignement de la langue arabe le montre s’est bien, les idéologues identitaires et religieux l’ont mise sous leur tutelle et ils l’ont vidé de sa sémantique de citoyenneté pour la farcir  par leur idéologie religieuse et nationaliste. Les résultats n’ont pas impacté uniquement au niveau linguistique, il a eu une répercussion conséquente au niveau, politique, social et culturel. Aujourd’hui, plusieurs citoyens exposent des photos dans les réseaux sociaux entre « avant » et « maintenant » des enseignants, des villes, etc. Certes, il y ait eu un lien de cause à effet, que certains sociologues et psychologues l’ont déjà averti !

Aujourd’hui, la langue française ne peut pas être une langue étrangère, car elle en fait partie de notre histoire, mais également de notre production culturelle, économique et sportive ! La niée s’est un aveuglement, la développer c’est de la lucidité, car la langue française ne dépend plus de l’ancien colonisateur, elle est une langue de plusieurs pays, dont nous avons contribué à l’enrichir (à voir le nombre de mots algériens qui ont intégré le dictionnaire français !).

Yazid HADDAR

Neuropsychologue et auteur.

 

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TALEB, UN CRIMINEL DE GUERRE.

16 Septembre 2021 , Rédigé par Haddar Yazid

Par Mohamed Kacimi, écrivain
Le vendredi 28 avril certains manifestants ont défilé à Alger avec les portraits de Taleb al Ibrahimi, sollicité comme un sauveur de l’Algérie, qui pourrait présider le pays durant la phrase de transition
Je vais finir par croire que les bandits qui nous gouvernent encore sont séniles ou sourds. A chaque crise de jeunesse du pays, ils nous exhument un ancêtre du placard. Après le coup de Lakhdar Brahimi, l’homme qui a échoué lamentablement dans toutes ses missions à travers la planète, voilà qu’ils nous sortent du chapeau un fossile vieux de 90 ans, pour calmer l’angoisse de la jeunesse d’Algérie !
Comme anti anxiolytique on a connu mieux.
A ce rythme là, je me dis qu’ils vont finir un jour par déterrer Ben Badis ou Ferhat Abbas pour éteindre le feu et la ferveur qui ont gagné le pays depuis le 22 février.
Mais qui est Taleb al Ibrahimi ? En un mot, Taleb, qui fut plusieurs fois ministre du colonel Boumediene, est l’assassin de l’école algérienne. Il est le fossoyeur de la culture nationale. Il est l’homme qui a voulu ressusciter le FIS interdit en lançant un parti islamiste, Wafa, qui ne sera jamais reconnu par les autorités.
On parle de criminel de guerre, mais si on devait créer un statut de criminel de culture, ce sera à Taleb qu’il ira en premier. Mais qui est ce Taleb ?
Il est né en 1933 à Sétif, mais passe son enfance à Tlemcen. En 1955, il participe aux côtés de Abdesselam Belaïd, Mohammed Benyahia et Abdelhamid Mehri, à la fondation de l’UGEMA. Installé à Paris, il milite pour donner à l’association une orientation islamique. Il est arrêté en 1957 et condamné à quatre années de prison.
Libéré en septembre en 1961, Taleb trouve refuge dans le quartier latin, rue Jacob, chez l’écrivain et réalisateur, Claude Lanzmann, qui révèle dans ses mémoires « Le Lièvre de Patagonie », que Taleb est devenu l’amant de sa sœur la comédienne, Evelyne Rey. Lanzmann dit de lui : « Je l’ai connu, sa barbe était bien taillée, son corps élancé, il avait un très fin visage d’intellectuel, consumé de l’intérieur. Il se gardait de dire le fond de sa pensée. Je l’ai aidé, je l’aimais bien et j’ai cru qu’il me le rendait, mais je n’ai jamais plus eu de ses nouvelles. Quelques messages de moi sont restés sans réponse. Sur les photos de l’époque ma sœur est toujours belle, mais elle paraît éprouvée, l’effroi se lit dans son regard ». [1]
Pendant ce temps là, l’Algérie était devenue indépendante, et les débats faisaient rage à l’assemblée constituante où la Fédération de France du FLN demandait que « la constitution reconnaisse la séparation du culte et de l’Etat et que l’enseignement religieux soit libre et enseigné en dehors de l’école publique »[2] . La Fédération de France militait pour un pouvoir laïc, impliquant une séparation du politique et du religieux, « seules conditions pour construire une Algérie moderne ». Ces propositions suscitent une levée de boucliers des ulémas qui répliquent le 21 août 1963 par l’appel dit « appel des Ulémas de l’islam et de la langue arabe du peuple » dans lequel ils défendent « la reconnaissance de la personnalité algérienne comme une symbiose entre l’Islam et la langue arabe ». [3]
Le père de Taleb, le cheikh al Ibrahimi, à la tête du conseil des Ulémas, part en guerre contre les partisans de la laïcité et accuse Ben Bella d’être un communiste, il venait de recevoir la médaille Lénine. Le cheikh Ibrahimi lui reproche aussi d’avoir fait défiler des jeunes algériennes en tenue de tennis pour la fête de l’indépendance, et de trahir « l’identité arabe et islamique du pays ». Ce à quoi Ben Bella répondra par son fameux : « nous sommes arabes, nous sommes arabes ». La constitution est adoptée par référendum le 8 septembre 1963. Elle sera rédigée selon la vision des Ulémas puisqu’elle institutionnalise l’Islam :
- Préambule : L’Islam et la langue arabe ont été des forces de résistance efficaces contre la tentative de dépersonnalisation des Algériens menée par le régime colonial.
- Article 4 : L’Islam est la religion de l’Etat. La République garantit a chacun le respect de ses opinions et de ses croyances, et le libre exercice des cultes.
Article 5 : La langue arabe est la langue nationale et officielle de l’Etat.
Quant au passé et aux racines culturelles berbères de l’Algérie, ils sont purement et simplement effacés, évacués : « La chaire de berbère de l’Université d’Alger est supprimée dès 1962. L’alphabet tifinagh en fonte de l’université d’Alger est dissout sur ordre de Ben Bella en personne. On interdit Sliman Azem de diffusion sur les ondes de la radio kabyle d’Alger, ainsi que la participation à Marguerite Taos Amrouche au festival culturel panafricain. en 1969 ..[4] »
Un an plus tard, Ben Bella, toujours pressé par les Ulémas, rend obligatoire l’enseignement religieux en 1964 en créant un Ministère des Habous. Pour l’historien et grand témoin de l’époque, Mohamed Harbi, c’était là « la première grande victoire du mouvement islamiste ». [5] De son côté Amar Ouzegane n’hésite pas dénoncer les Ulémas, ces « Fanatiques aux turbans en soie qui agitent le coran pour faire plaisir aux bourgeois ».
Pour mettre à exécution son projet, Ben Bella demande à Nasser de lui envoyer des enseignants. Le Raïs envoie des bataillons de bouchers, de cordonniers, de paysans, du Delta et du Saïd, pour arabiser et islamiser les petits algériens que nous étions alors sur les bancs de l’école primaire.
Taleb rentré à Alger emboîte le pas à son père et attaque à son tour Ben Bella dont il n’apprécie pas les « discours socialistes fastidieux et insipides ». Il est arrêté et incarcéré en juillet 1964, puis libéré, au bout de 8 mois de prison, en février 1965.
En 1965, pressé par Bouteflika, Boumediene renverse Ben Bella qu’il avait mis au pouvoir. Au lendemain du putsch, la sécurité militaire rallume la gégène des paras français, notamment dans la villa des Oiseaux, et soumet au supplice de la baignoire des milliers de militants. Mohamed Harbi, et Hocine Zahouane, sont emprisonnés, Mohamed Boudia prend la fuite. La plupart des écrivains algériens prennent le chemin de l’exil : Bourboune, Kateb Yacine, Assia Djebar, Mohamed Dib, Djamel Dine Ben Cheikh…
Le pays sombre, pour des années, dans la dictature militaire. Non, contrairement au mythe répandu aujourd’hui parmi la jeunesse, le règne de Boumediene ne fut pas un âge d’or, mais un âge de glace qui nous a transformés en zombies, condamnés treize années durant, à faire la queue des journées entières devant les magasins d’Etat vides, pleurant pour avoir une plaquette d’œuf ou un morceau de sucre. Ce furent des années de plomb durant lesquelles les tontons flingueurs du FLN dézinguaient sans état d’âme quiconque pensait du mal d’eux. On connaît la liste des victimes, Khider et Krim assassinés avec la complicité des ambassades de Bouteflika, les colonels, Salah Abid et Chabou, morts « par accident », Medeghri suicidé chez lui, et tous les anonymes, enlevés et supprimés par la Sécurité militaire.
Au lendemain du putsch, Le colonel Boumediene nomme Taleb à l’éducation nationale. Ce dernier va s’en donner à cœur joie pour appliquer son programme « islamiser et arabiser l’Algérie ». Un mot quand même de l’arabisation : contrairement à l’idée fort répandue qui consiste à dire que le français est une séquelle du colonialisme, il convient de rappeler que la scolarisation des algériens s’est toujours heurtée à l’hostilité des colons.
Les statistiques publiées par le gouvernement général de l’Algérie en janvier 1956 faisaient état, pour la population musulmane, de 94 % d’analphabètes parmi les hommes et de 96 % parmi les femmes. A peine 20 % d’enfants d’Algériens étaient scolarisés pour 80% chez les Européens et les Juifs. Comme le rappelle Mustapha Lacheraf : « Il est faux de dire que le français nous a été imposé par le colonialisme qui n’a jamais voulu de nous, les indigènes, dans ses écoles. Oui, l’usage du français nous l’avons décroché de haute lutte ».
En effet, c’est la scolarisation massive de notre génération, au lendemain de l’indépendance, qui va réellement répandre l’usage de cette langue à travers la société. Oui, le français est une conquête de l’Algérie indépendante. Oui, les algériens ont investi le français après le départ ; et cette langue est aujourd’hui notre patrimoine aussi.
Taleb va également modifier, falsifier le roman national. Il fait disparaître des manuels scolaires, toute l’histoire du mouvement national, depuis l’étoile Africaine, jusqu’à l’Organisation Spéciale . Il jette aux oubliettes les figures des pères de notre indépendance, Messali Hadj et Ferhat Abbas pour les remplacer par Ben Badis et le Cheikh Taleb al Ibrahimi, dont le rôle fut certes important, mais pas aussi décisif que les combats menés par le PPA, le MTLD ou l’UDMA pour l’indépendance de l’Algérie.
Résultat : aujourd’hui aucun enfant d’Algérie ne connaît ces deux figures, Messali Hadj ou Ferhat Abbas, mais tout le monde sait par cœur le « poème » de Ben Badis, aux côtés de qui le pauvre Emir Abdelkader, fait pâle figure, malgré son génie, sa culture, son humanisme, ses œuvres littéraires et son audience internationale.
Jamais dans l’histoire de l’humanité on a connu une pareille privatisation de l’histoire d’un peuple, au profit d’une personne qui voulait honorer la mémoire de son père et de ses amis.
De 1965 à 1970, Taleb mènera, tambour battant, et à la tronçonneuse, cette politique d’islamisation et d’arabisation de l’école algérienne.
Il crée par exemple les sections arabisées dans les collèges qu’on appelait les « sans avenir », vers lesquels on orientait en fin d’année les dix derniers de la classe. Souvent des enfants issus des milieux défavorisés, et qu’on aiguillait, dès la cinquième vers l’école normale, pour en faire les futurs enseignants analphabètes qui allaient finir par flinguer l’école et les écoliers d’Algérie.
Au lieu d’être un instrument de réconciliation avec « notre identité originelle », l’arabisation va devenir un instrument de punition des pauvres, alors que les enfants de la nomenklatura étaient scolarisés au lycée français, Descartes.
A partir de 1965, Alger Républicain disparaît, toute la presse étrangère est interdite. Seul « le Monde » continuera à être largement diffusé, car soudoyé par le régime, au point que son correspond à l’époque, Paul Balta, deviendra presque le porte parole de Boumediene. Tandis que l’organe du FLN, El Moudjahid, de plus en plus conservateur, titrait chaque jour que l’Algérie était le plus beau pays du monde, et tirait à boulets rouges sur la jeunesse « occidentalisée » . Ainsi cet article du quotidien « Les jeunes filles et la liberté », paru le 20 septembre 1969 :
« La jeune gente féminine vit à l’heure du jerk et des cheveux longs. Alger se civilise à la même décadence que les capitales européennes. […] Elles ont toutes enlevé le voile car il ne fait pas xxe siècle ; aussitôt la minijupe est apparue et elles se sont installées dans les brasseries, la cigarette aux lèvres. […] Beaucoup de jeunes filles trouvent refuge dans la débauche alcoolique. […] L’enseignement pour la fille : oui ! Le travail : oui ! Accepter de voir bafouer une personnalité, une religion : non ! »
Quand on nous rabâche aujourd’hui Alger Mecque des révolutionnaires, nous, qui avons connu cette époque, nous éclatons de rire. Mecque des bigots et des dévots, oui !
En 1970, Taleb prend en main la culture pour sept ans. Accompagné de Chérif Messadia, alors secrétaire général du FLN, il commence par transformer l’Union des écrivains algériens en kasma du parti. L’Union qui comptait à sa fondation, Amar Ouzegane, Moufdi Zakaria, Bachir Hadj Ali, Malek Bennabi, Kateb Yacine, Mourad Bourboune, Kaddour M'Hamsadji, Himoud Brahimi, Jean Sénac, Bachir Yelles, Boualem Khalfa, Henri Alleg est livrée à des arabisants qui n’ont jamais écrit un livre de leur vie.
Dans la foulée, Taleb, intronise à Médéa, le peintre kitch, Etienne Dinet, comme « le père de la peinture algérienne » !!!! . Alors que ce peintre, venu sur le tard à l’orientalisme, a transformé l’oasis de Bou Saâda en bordel, peuplé de prostituées lascives qui dansent nue dans l’oued ! Dinet a peint le bonheur d’être indigène, nu et batifolant, au temps du colonialisme, et, parce qu’il a fait semblant de se convertir à l’Islam, Taleb al Ibrahimi a vu en lui le Michel Ange algérien. Gageons que si Bugeaud ou Lamoricière s’étaient convertis eux aussi, Taleb les aurait béatifiés et introduits dans le panthéon algérien, comme les pères du nationalisme algérien.
Taleb fait interdire en 1972, les émissions du poète et résistant algérien, Jean Sénac qui sera assassiné une année plus tard, et beaucoup de témoins de l’époque assurent que le Ministre de la culture n’avait rien fait pour élucider cet assassinat…
Après avoir mené une guerre contre Camus, il s’acharnera contre Kateb Yacine, qui le surnommait Moh Goumina, pour sa manière de se coiffer avec du gel. Taleb le fait interdire de radio, de presse et de télévision avant de l’exiler à Sidi Bel Abbès, avec sa troupe. Sous son règne, la presse, la radio, la télé, le cinéma fonctionnent comme en Union Soviétique mais accommodés obligatoirement à la sauce islamique.
Décontenancé par le ton frondeur du quotidien la République d’Oran, il l’arabise manu militari en 76. De son temps aussi, la SNED, créée en 1966, était devenue une maison d’édition interdite aux écrivains mais ouverte au flics. C’est simple, de 1962 à l’an 2000, aucune œuvre marquante d’un auteur algérien n’a été publiée en Algérie. EN 1976, Taleb est encore ministre de la culture, quand Boumediene dénature le projet de la charte nationale rédigée par Lacheraf et Benyahia qui édictait que l’Islam était la religion du peuple et décrète le wek end islamique, en remplaçant le dimanche par le vendredi, faisant ainsi perdre des milliards de dollars à l’économie nationale et ouvrant le plus grand boulevard devant les islamistes.
Bien entendu, Taleb était toujours ministre en 1978, quand Boumediene donne ordre aux hordes du FLN d’effacer à travers toute l’Algérie, et en nuit, tout ce qui était caractère latin. Laissant à l’histoire des contrepèteries à mourir de rire.
Dans ses mémoires, Taleb crache sur Mustapha Lacheraf qui a essayé en 1976 de sauver l’école algérienne du désastre, alors que Lacheraf a été, le seul lettré probe, a avoir accédé depuis l’indépendance au sommet du pouvoir. Mais il sera très vite évincé au profit de Kharoubi, un autre arabisant givré qui achèvera le saccage de Taleb.
Depuis 1962, nous avons été dirigés par des bandits, sans culture, ni science, sans foi ni loi, qui ont tout fait pour abrutir ce peuple, l’avilir, lui effacer et sa langue et sa mémoire, de peur qu’un jour il se réveille et se rende compte qu’il est soumis à des bourricots.
Non, le Hirak n’est pas né pour réveiller ces vieux démons, et l’Algérie nouvelle ne sera pas un musée de paléontologie. Si Taleb al Ibrahimi, est tenté aujourd’hui de revenir par la fenêtre, ce serait peut être juste pour ne pas démentir le dicton qui dit : l’assassin revient toujours sur les lieux du crime. Mais, nous qui fûmes ses victimes, avons une très bonne mémoire et nous ne voulons pas que ce passé, de haine de la culture et de la science, devienne l’avenir de nos enfants.
M. K.
[1] - Habitant Paris, Taleb al Ibrahimi n’a jamais réagi à ces révélations et ne les a pas démenties.
[2] Le Maghreb et l’Indépendance de l’Algérie. P 161. Editions Karthala. 2012
[3] - Le Maghreb et l’Indépendance de l’Algérie. P 161. Editions Karthala. 2012
[4] Chérif Sini, la promotion du berbère en Algérie. Cahier d’études africaines. https://journals.openedition.org/etudesafricaines/18183
[5] Le FLN, mirages et réalités, p 134.
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RETOUR SUR ABDELKADER

13 Juillet 2021 , Rédigé par Haddar Yazid

Par : HEND SADI
Agrégé de mathématiques et militant de la démocratie

“Se libérer d’une aliénation idéologique mortifère en s’appropriant notre passé et notre identité, en cessant de diviser les populations en attisant les haines entre elles au lieu de les reconnaître dans leurs diversités en les rassemblant dans la fraternité au sein d’un système qui donne de larges autonomies aux régions.” 

Dans un post publié le 20 juin 2021 sous le titre “Honneur et gloire à l’émir Abdelkader” sur sa page Facebook, Addi Lahouari juge “aussi stérile qu’indigne” la polémique qui a enflé suite à l’émission de Nordine Aït Hamouda diffusée sur la sulfureuse Hayat TV consacrée au même Abdelkader, émission qu’il réduit à une manœuvre de diversion suscitée par un clan du pouvoir afin de dresser l’Oranie contre la Kabylie pour diviser le soulèvement de février 2019 qui n’est plus porté que par la seule Kabylie, écrit-il. Par ce biais, il évacue le fond du problème posé à cette occasion mais qui revient ces dernières années de manière récurrente, chaque fois plus aigu : la remise en cause de la camisole de force arabo-islamique imposée à l’Algérie et dont Addi Lahouari est un partisan actif.
L’approche du sociologue est donc surtout intéressante en ce qu’elle reflète aussi bien dans son expression que dans le fond le discours idéologique dominant tenu depuis 1962 sur l’identité nationale, discours qui fonde la légitimité politique du pouvoir qui s’est accaparé l’Algérie indépendante, tous clans confondus.

Par ailleurs, la démarche de Addi Lahouari pèche sur un point de méthode essentiel. Il présente un parti pris idéologique comme un postulat universellement admis. Ainsi, tient-il pour donnée acquise l’idée que l’identité fondamentale et authentique de Tamazgha, et donc de l’Algérie, est arabe et islamique. C’est donc fort logiquement qu’il voit en l’émir Abdelkader et en Ben Badis les figures de proue du “patriotisme”, là où d’autres seraient fondés à voir de l’aliénation et du reniement. Ses deux héros formulent leur credo au retour d’Egypte avec pour Abdelkader, le Pacha Muḥamad Ali d’Egypte en modèle et Mohamed Abdou en mentor pour Ben Badis. Addi Lahouari rappelle aussi que l’émir a “déconseillé l’insurrection de 1871” qui a été “la cause du plus grand désastre humanitaire de l'histoire de l'Algérie”, précise Addi Lahouari. Il ajoute que le Cheikh Ibn Badis “avait compris que l'Europe était trop en avance sur l'Algérie pour espérer une victoire militaire à la suite d'insurrections.” On est sans voix devant l’aplomb d’un tel déni du réel.

Que nous dit le cours de l’histoire dans son aspect factuel ? L’Algérie s’est libérée par l’insurrection armée du 1er novembre 1954. L’indépendance a été acquise au terme d’une guerre – asymétrique, peut-être – dont l’initiative ne doit rien à la “science” du grand homme puisque le journal des Oulamas, Al Abassaïr, de novembre 1954, assimilait les événements qui venaient d’ébranler le régime colonial à un … “désastre” !  
Mais revenons à l’émir.

Abdelkader : résistant intrépide ou “grand ami de la France” ?
Après la fulgurante prise d’Alger par le général de Bourmont en 1830, le gouvernement français, en butte aux difficultés d’accès dans un pays immense, à la diversité des populations qui ne dépendaient pas d’une autorité centrale, s’était longtemps interrogé sur les suites à donner à sa présence en Algérie : occupation totale ou partielle ? En attendant, les militaires confrontés à la complexité des opérations sur le terrain prirent la responsabilité de gérer seuls la situation. Durant cette période, les généraux français ont cherché à composer – allant jusqu’à les armer – avec des chefs locaux dont ils ont voulu faire des auxiliaires pour aider ces derniers à maîtriser les tribus rivales qui échappaient à leur contrôle. Pour l’ouest, c’est ce que fait le général Desmichels qui signe un traité le 26 février 1834 avec Abdelkader qu’il aide à monter une armée. Cette stratégie est reconduite par Bugeaud et le traité de la Tafna du 30 mai 1837 stipule dans son article 7 que “l'Émir aura la faculté d'acheter en France, la poudre, le soufre et les armes qu'il demandera”. Bugeaud va même jusqu’à fournir 3000 fusils à Abdelkader en marge du traité. Et de fait, celui-ci exhibe les traités signés avec les Français comme autant de titres le légitimant à s’imposer en tant que “sultan des Arabes” aux tribus voisines auxquelles il livre un combat sans merci lorsque celles-ci se montrent rétives à la soumission.

Citons un exemple de cette situation puisé dans la très complaisante biographie de Abdelkader écrite par Churchill et éditée par la société nationale algérienne d’édition, l’Enag. Près de Laghouat, des tribus rassemblées autour de la confrérie des Tidjani vivaient de manière indépendante et rejetaient la domination des Turcs qu’ils avaient refoulés jusqu’à Mascara en 1826. Elles n'acceptaient pas davantage l'hégémonie française après 1830 et virent comme une compromission les traités qu’Abdelkader signa avec eux. Aussi lorsque celui-ci les somma de se soumettre à l’autorité de son khalife qu’il a nommé sans les consulter, les frères Tidjani ne donnèrent aucune suite à ses injonctions qu’ils jugeaient arrogantes. Vexé, le “sultan” monta le 12 juin 1838 une énorme  expédition punitive (6000 cavaliers, 3000 fantassins, 6 mortiers et trois pièces de campagne) qu’il voulait décisive. Assisté d’un ingénieur européen, il assiège la citadelle réputée imprenable d’Aïn Madhi (près de Laghouat) des frères Tidjani, détruit les jardins voisins pour affamer ses ennemis, abat tous les arbres aux alentours pour installer son artillerie et au bout de dix jours, donne l’assaut qui se heurte à une résistance farouche. Le siège dura des mois sans succès. Les deux camps exténués voyaient leurs munitions s'épuiser sans qu’aucune victoire ne se dessinât, ni d’un côté ni de l’autre. Mais Abdelkader qui jouait là son va tout ne pouvait reculer. “A cet instant critique, Abd el Kader eut la joyeuse surprise de recevoir, de ses alliés français de nouvelles quantités de munitions, et trois pièces de siège.(…) Cette opportune assistance fit pencher la balance qui, jusque-là , était restée fort indécise”, écrit Churchill.

La victoire est ainsi acquise le 17 novembre 1838 
Cet événement illustre indubitablement qu’Abdelkader a été l’“allié” des Français dans un combat impitoyable qu’il a livré à des compatriotes hostiles aux forces coloniales auxquelles il doit sa victoire.
Voici un autre exemple de nature différente. Avec l’aide des djouads dont faisaient partie les Mokrani notamment, Ahmed Bey qui n’avait pas suivi le Dey Hussein dans sa capitulation a infligé, lors de la première tentative de prise de Constantine, une défaite cuisante à l’armée française, défaite qui eut un énorme retentissement en métropole et même sur la scène internationale. Elle fut sans doute la plus importante défaite que l'armée française ait connue en Algérie. Ahmed Bey n'a cependant pas échappé aux prétentions de domination d’Abdelkader. Après la prise de Constantine, il a eu à affronter le khalife dépêché par Abdelkader pour occuper Biskra encore sous contrôle du bey déchu. Ce dernier, qui le prenait de haut n’était pas impressionné par le titre de sultan et la généalogie hachémite que s’était octroyés Abdelkader, le décrit dans une lettre adressée à la Sublime Porte le 16 janvier 1838 en des termes peu amènes, teintés de mépris, en “rallié aux Français” :
“Un autre hypocrite, Abdelkader Moheddine qui se prétend issu d'une haute lignée, vient de paraître à l'Ouest. Il s'est rallié aux Français en leur disant ‘si vous me livrez Constantine et sa province, je vous amènerai vivant Hadj Ahmed Bey’. Les Français lui ont répondu : ‘lorsque vous nous livrerez Ahmed Bey nous vous donnerons Constantine et sa province’’.
Les faits rapportés ci-dessus, tus (avec bien d'autres) dans le discours officiel écornent l'image du résistant intrépide rassemblant et soulevant derrière lui le peuple contre l'occupant. En particulier, on ne peut comprendre pourquoi l'armée française armerait son principal ennemi et consignerait cette assistance comme un droit dans des traités ni pourquoi elle volerait à son secours lorsque celui-ci est en difficulté dans des combats qui l’opposent à ses compatriotes. Ces faits, qui ne disent pas tout d'Abdelkader, invitent cependant à corriger un portrait hagiographique amplement frelaté. Seule une censure vigilante couplée à la propagande d’État ont permis d’entretenir un mythe qui prit racine très tôt et auquel ont travaillé Abdelkader lui-même mais aussi le maréchal Bugeaud qui a bénéficié des largesses de son “ennemi” pour financer ses campagnes électorales dans sa circonscription d’Excideuil en Dordogne. En glorifiant l’ennemi qu’il a vaincu, le maréchal travaillait surtout à valoriser sa propre image auprès d’un public nourri de l’imaginaire fertile du folklore orientaliste en vogue dans les salons de l’époque. La censure ayant trait aux documents, tableaux et photographies concernant Abdelkader a commencé de son vivant et l’on ne compte plus le nombre de documents falsifiés. Dans cette opération de falsification qui n’est pas le seul fait de l’Algérie indépendante, la France aussi y prit sa part. 

Il y a pléthore de tableaux et photos retouchés ou dissimulés au grand public, de lettres déclarées apocryphes, d’actes accomplis par Abdelkader, d’événements qu’il a vécus mais niés ou réinterprétés pour ménager la sensibilité des musulmans. Ainsi le célèbre tableau peint en 1862 par Jean-Baptiste Ange Tissier montre Napoléon III au château d’Amboise au moment où il libère Abdelkader. On y voit Lalla Fatma Zohra, mère de l’émir, baisant la main du prince-président. Cette scène de soumission jugée inacceptable pour les musulmans sera gommée dans les reproductions ultérieures du tableau où la mère sera remplacée par … une table !

Certes, l’émir Abdelkader était sans doute un lettré, un cavalier émérite, un stratège militaire, mais aussi un homme soucieux de son image qu'il cultivait avec un art consommé du sens des relations publiques, de la “communication”, dirions-nous aujourd'hui. Un homme qui se rêvait à ses débuts en Pacha Muḥamad Ali d'Algérie, trop ambitieux pour se laisser enfermer dans le rôle d'auxiliaire que lui assignaient les Français. Mais le vrai problème, le plus grave, réside dans la deuxième partie de sa vie, après sa reddition.

Abdelkader et l’insurrection de 1871
Affaibli militairement, Abdelkader décide de se rendre le 23 décembre 1847 au général La Moricière près de la frontière marocaine. Sa capitulation n’est assortie d’aucune condition politique relative au sort du peuple algérien auquel il tourne le dos. Sa seule requête est de pouvoir quitter le pays pour s’établir avec sa “petite smala” soit à Alexandrie en Égypte ou bien à Saint Jean d'Acres (Akka) en Palestine. Au final, c'est à Damas qu’il sera autorisé à s’installer lorsque Louis Napoléon, prince-président, le libère au château d’Amboise le 16 octobre 1852. En signe de reconnaissance envers lui, l’émir jure fidélité à son bienfaiteur dans une lettre qu’il lui remet le 30 octobre 1852 en ces termes :
“Je viens donc vous jurer, par les promesses et le pacte de Dieu, par les promesses de tous les prophètes et de tous les envoyés, que je ne ferai jamais rien de contraire à la foi que vous avez eue en moi, que je ne manquerai pas à ce serment ; que je n’oublierai jamais la faveur dont j’ai été l’objet, qu’enfin je ne retournerai jamais dans les contrées de l’Algérie.”
Jusqu’où ira cette fidélité à l’homme qui deviendra l’empereur Napoléon III ? 
En retour, Abdelkader recevra une pension substantielle qui continuera d’être versée à sa descendance sur plusieurs générations. En 1860, la protection qu’il apporte aux chrétiens de Damas lui vaut une avalanche d’hommages. De tous côtés pleuvent des éloges qui saluent la grandeur d’âme, l’humanisme de celui que l’on couvrira de décorations. En 1865, il se rend à Paris pour des réceptions mondaines et y retourne en 1867 pour l’exposition universelle. Sollicité pour le percement du canal de Suez, il s’implique dans l’opération, participe au recrutement de la main d’œuvre et assiste à l’inauguration de l’ouvrage aux côtés de l’impératrice Eugénie en 1869.
Mais en Algérie que se passe-t-il ? Avec les troubles de la “Commune” à Paris, la capture de l’empereur Napoléon III à Sedan par les troupes de Bismarck, Mokrani a vu dans ces événements affaiblissant la France une conjoncture favorable pour lancer son insurrection et faire tomber un système colonial particulièrement inique. Au bout de dix mois, le soulèvement qui a embrasé la Kabylie et une bonne partie des Hauts Plateaux du centre et de l’est est écrasé et les insurgés, en premier lieu leurs chefs, en paient le prix fort. Le premier d’entre eux, Mokrani, est tué sur le champ de bataille d’une balle entre les deux yeux. Après sa mort, son frère Boumezrag qui s’acharne à poursuivre un combat désespéré est arrêté lorsqu’il est retrouvé inanimé près d’une flaque d’eau. Jugé en cour d’assises qui le condamne à mort, il refuse de faire appel de la sentence. Le vieux Cheikh Aheddad qui avait apporté le soutien de la confrérie des Rahmaniya meurt en prison au bout de trois mois d’internement à Constantine, son fils Aziz qui avoue en cour d’assises n’avoir recouru au djihad que comme instrument supplémentaire dans une insurrection totale, perçue aussi comme une “lutte pour l’indépendance avec le peuple kabyle”, est déporté en Nouvelle Calédonie. Aucun village kabyle n’est épargné par une répression aussi massive qu’implacable. Cette insurrection populaire n’était pas guerre d’aristocrates. Le gouverneur général d’Algérie Henri de Gueydon est resté fermé à tout appel à la modération dans le châtiment. Pour lui, Thiers n’ayant pas “ménagé” les communards à Paris, “les Kabyles ne sauraient prétendre à plus de ménagements que les Français”, écrit-il.
Au regard du sort d’Abdelkader devenu un des plus riches propriétaires terriens de Damas où il vit entouré de sa cour en seigneur respecté, invité à deux reprises en métropole à des manifestations de la bonne société, et de celui réservé aux chefs de l’insurrection de 1871, le contraste est violent.  
Dans cette circonstance, Abdelkader s’est surtout inquiété… pour son fils qui a eu l’idée “saugrenue”de vouloir rejoindre les insurgés à la frontière tunisienne. Il se démène et multiplie les courriers adressés aux services consulaires français qu’il supplie de lui ramener l’égaré sain et sauf.
Comment a-t-il manifesté son empathie à ses compatriotes qui préparaient le soulèvement de 1871 ? Il l’exprimera dans une lettre terrible écrite en réponse au gouvernement français qui le pressait de se positionner par rapport à l’insurrection qui s’annonçait au grand jour :
“Vous nous avez informé que des imposteurs se servaient de notre nom et de notre cachet (…) pour exciter les mécontents et porter les armes contre la France. Quand un grand nombre de nos frères, Dieu les protège ! sont dans vos rangs pour repousser l’ennemi  envahisseur […], nous venons vous dire que ces tentatives insensées quels qu’en soient les auteurs, sont faites contre la justice, contre la volonté de Dieu et la mienne. Nous prions le Tout-Puissant de punir les traîtres et de confondre les ennemis de la France.”
Est-ce cette dénonciation que M. Addi Lahouari appelle, par euphémisme, “déconseiller l’insurrection” ? Est-ce d’avoir qualifié de “traîtres” les insurgés de 1871 qui vaudrait “honneur et gloire à l’émir Abdelkader”, selon lui ?
Au demeurant, il est piquant de retrouver dans la propre lettre d’Abdelkader le terme “traître” qui a provoqué tant d’émoi quand ce mot a été employé contre lui. Cet usage a pu être considéré comme anachronique, d’un sens difficile à cerner dans la mesure où la nation algérienne n’était pas encore formée. Mais quel sens lui donner lorsque Abdelkader s’en sert pour désigner les résistants de 1871 ? Trahison du serment qu’il a prêté en jurant fidélité à Napoléon III au moment où celui-ci est captif de Bismarck dont les troupes ont envahi la France et annexé l’Alsace et la Lorraine ? Réminiscences des rancunes emmagasinées contre les Kabyles qui étaient acquis à l’union dans la lutte – dès 1830, ils avaient envoyé des contingents pour se battre à Alger contre le débarquement des troupes françaises – mais avaient refusé de se soumettre à son pouvoir féodal ? Tout ça à la fois ?
Mohamed Cherif Sahli a quant à lui une explication plus radicale, plus simple. Toutes les lettres, tous les faits qui ternissent l’image du “Chevalier de la foi” qu’il cultive, sont soit déclarées apocryphes pour les premières, soit considérés comme complots pour les seconds.
“Plus politique qu’historien”, pour reprendre le mot d’Ageron à son sujet, Mohamed Chérif Sahli n’en est pas à son coup d’essai. À défaut de preuve, il s’en remet à ses “certitudes morales”. Il a ainsi récusé, bec et ongles, l’adhésion d’Abdelkader à la franc-maçonnerie qu’il a considérée comme une légende, un complot. Aujourd’hui après plusieurs travaux publiés sur la question, il ne se trouve plus aucun historien digne de ce nom pour récuser ce fait parfaitement établi.
S’agissant de ces lettres, il émet l’hypothèse que Charles-André Julien s’est peut-être contenté de reprendre des publications parues en guise de publicité dans la presse de l’époque, il spécule sur l’opposition entre militaires et civils français et l’incompatibilité du ton d’une de ces lettres avec la personnalité de l’émir pour conclure au faux.
Or, certaines de ces lettres qu’il dit apocryphes ont fait l’objet de publication par un historien tunisien qui les a retrouvées, non pas dans la presse, mais dans des archives ayant appartenu au traducteur officiel d’Abdelkader.
En outre, leur contenu est en cohérence avec la proximité politique qui lie l’émir à l’empereur et avec ce que Abdelkader écrit à Bismarck ainsi qu’à d’autres correspondants. 
Mais enfin et surtout, si ces lettres largement diffusées dans la presse étaient apocryphes, Abdelkader en aurait nécessairement pris connaissance et les aurait vécues comme une calomnie, un affront insupportables. Lui qui fréquentait les plus hautes personnalités, lui qui ne s’est jamais privé de rectifier le moindre trait lorsqu’il le jugeait attentatoire à son honneur, comment expliquer le mutisme du “Chevalier de la foi” devant un tel opprobre ? Pendant les douze longues années qu’il a vécues après ces faits, aucune trace de la moindre protestation n’a été enregistrée.
La question qui reste posée aujourd’hui est le crédit que peut recueillir la décision d’attacher symboliquement la naissance d’un État à un personnage aussi ambigu et dont l’acte dernier a été de tourner le dos au destin de son peuple et à son pays qu’il s’engage à quitter définitivement.

Se libérer de l’idéologie mortifère
Voir et ne vouloir voir dans l’insurrection de 1871 que “le plus grand désastre humanitaire de l’histoire de l’Algérie”, comme le fait Addi Lahouari, c’est oublier que le souvenir de 1871 a nourri notre aspiration à la libération, c’est oublier qu’il a structuré et habité notre mémoire collective dans laquelle Mokrani, même vaincu, est resté “Lḥaǧ Mḥend at Meqran/Aggur ger itran” (Lḥaǧ Mḥend at Meqran (Mokrani)/Astre parmi les étoiles). C’est oublier que le poète Si Moḥand, lui-même réchappé au peloton d’exécution en 1871 alors qu’il était adolescent, nous a légué l’un des vers les plus célèbres qu’aucun Kabyle n’ignore aujourd’hui : “A neṛṛeẓ w’ala neknu” (Nous nous briserons plutôt que plier). C’est oublier que le sursaut de 1954 n’a été possible que par cet esprit de résistance nourri aux sacrifices de 71. C’est faire fi de ce souffle qui nous vient de si loin, depuis des temps immémoriaux, depuis que Jugurtha est mort dans une cellule romaine, il y a plus de vingt siècles.
Assia Djebar dit-elle autre chose lorsqu’elle nous parle du sentiment de rébellion – prélude au combat libérateur – incarné par la langue amazighe qui, même lorsqu’elle est perdue dans son cas, vit encore dans son être le plus profond et demeure “la langue du non” ? C’est à la même source que Mohammed Dib puise les forces de l’ultime combat, celui de la lutte contre l’asservissement de l’âme, en nommant dans la langue de Jugurtha lieux et personnages de son roman Si diable veut (azru, afalku, taddart,…).
Quant à la “la science” de Ben Badis, on peut aujourd’hui l’évaluer en la confrontant à son bilan. Mise en œuvre au sein de l’Éducation nationale par un des membres les plus éminents des Oulamas, Ahmed Taleb, elle a produit le désastre de l’École algérienne qui a livré la jeunesse à une régression invasive et féconde à l’origine de la dévastation du pays au lieu de l’inscrire dans l’espace méditerranéen, conformément à sa vocation historique ainsi que le déplore Mohamed Arkoun.
En nous entêtant à faire de notre pays une province vassale d’un empire dépassé et fissuré en son centre, en jouant à être plus Palestiniens que les Palestiniens, plus Arabes que les Arabes au moment où les Palestiniens discutent avec les Israéliens et les monarques du Golfe installent Louvre et Sorbonne dans le désert d’Arabie et se délestent par pans entiers de hadiths jugés dépassés, nous tombons dans la caricature quand nous croyons surpasser nos modèles.

Il n’y a pas si longtemps, l’Algérie combattante, celle de Novembre et de la Soummam, était fière et admirée dans le monde. Notre pays n’est pas démuni de grandes figures ayant apporté leur pierre à l’édifice de la culturelle universelle. C’est l’enfant de Thagaste, Saint-Augustin, qui a été cité par le Président de la première puissance mondiale lors de son investiture en 2021.
Se libérer d’une aliénation idéologique mortifère en s’appropriant notre passé et notre identité, en cessant de diviser les populations en attisant les haines entre elles au lieu de les reconnaître dans leurs diversités en les rassemblant dans la fraternité au sein d’un système qui donne de larges autonomies aux régions, en osant poser la question de la laïcité, celle de la place de la femme et celles de toutes langues pour vivre dans un pays où la mémoire des morts et la dignité des vivants seraient respectées et où chacun retrouverait sa place. Alors et seulement alors, nous renouerons avec l’espérance née de Novembre et de la Soummam, nous mettrons fin au statut de femme citoyenne sous tutelle, de langues inscrites dans des articles “bis”, de “l’identité provisoire” ou facultative, bref, nous mettrons fin au nouveau code de l’indigénat.
Ce combat-là, qui prolonge la guerre de deux mille ans, n’est ni stérile ni indigne, nous entendons le mener contre toutes les prisons de l’antiquité jusqu’à 2021, de Rome jusqu’à Lambèse.

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Une lettre ouverte aux démocrates !

28 Juin 2021 , Rédigé par Haddar Yazid

Chers compatriotes,

Loin de vous donner une leçon de morale, ni de faire une énième analyse d’un autre échec politique en Algérie, je veux par cette tribune partager avec vous mon constat, non pas uniquement de notre échec mais et surtout des échecs futurs qui nous attendent ! Loin de faire des prophéties, qui ne convainquent personne, mais d’être lucide, car l’avenir est le présent mal géré ! Nous y sommes ! Le débat politique s’est radicalisé et appauvrie, car on ne discute plus, on prêche, on déclare sa haine, on condamne, on accuse, etc. Pas de débat sur le type de gouvernance, ni sur la laïcité, ni sur l’éducation nationale ou notre système de santé et ni sur notre université. Les années passent et les débats politiques s’appauvrissent, le constat est amer, même les partis qui affichèrent leur conviction laïque, aujourd’hui deviennent discret en l’abordant. L’Islam politique était débattu, aujourd’hui est devenu est une évidence. Pis, désormais, certains adhérents au projet d’une société démocratique, l’incluent dans une religiosité transcendante. Que dire du projet républicain et démocratique ? L’exile massif des Hommes qui portent ce projet, réduit sa substance à un folklore édulcoré ! Certes, les adaptes des partis dits « islamistes » ont comme objectif d’imposer leur idéologie et non pas d’arriver au pouvoir ? Que sont-ils, les objectifs des démocrates ?  Est-ce de renforcer leur présence dans la société, promouvoir ses idées dans les milieux du savoir, les universités et les lieux de débats (médias et espaces publiques) ? Est-ce de renforcer sa place dans la société civile ? Constituer un lobby au niveau de quelques secteurs ? Etc. Peu malheureusement ! Car l’université est affectée par l’idéologie arabo-islamiste, même les baathistes se sont convertis à cette idéologie ! Elle est présente partout, au niveau de l’économie, à l’université, à l’administration, au syndicat, dans la société civile, chez certains francophones, voire même au niveau médical ? Au même moment, nos démocrates ne cessent de débattre des sujets obsolètes, dépassés par leur continu et de leur pertinence ! Les associations qui défendent les droits des enfants, des femmes, des droit civiles, etc., se convertissent de plus en plus dans la nouvelle idéologie. Nous sommes en 2084 de Boualam Sansal… 

Mes chers amis, compatriotes, ne soyons pas naïfs, notre vie dépendant de notre espace commun, si un jour cette espace devient réduite nous serons forcement réduit à l’exil (intérieur ou extérieur). Le pouvoir politique qui gouverne ne veut pas partager le pouvoir, les partis dits islamistes nous utilisent pour leur servir le pouvoir sur un plateau… Nous avons besoin d’une force commune entre tous les partis dits démocrates. Basta cette guerre des « égos » et intestinales, qui est un puit sans fond. Notre survie dépend de notre union. Faisons une force politique, avec une stratégie pour conquérir le pouvoir en investissant les universités, les médias, les lieux culturels, etc. Soyons vigilants, car l’avenir de nos jeunes dépend de notre capacité à surpasser cette guerre des « égos » afin de préserver le peu qui reste d’une démocratie.

 

Yazid HADDAR

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Le « hirak » et puis !

24 Avril 2021 , Rédigé par Haddar Yazid

La pause est finie, les manifestants des mardis et vendredis ont repris leur marche hebdomadaire, désormais, rien ne les arrête. Ni le covid, ni la peur de l’oppression policières ! Les manifestants sont déterminés à conquérir leur liberté. Au bout de deux ans, avec une pause de quelques mois, covid oblige, les algériens n’ont pas baissé les bras. Une soif de remettre le pays sur « les bonnes rails » anime les manifestants ! Refaire « la constitution du 1962 » est une nécessité ! Cependant, la société est belle et bien minée par « le risque vert », c’est-à-dire, la religion-Etat, qui peut se définir, comme un Etat, où les lois sont un pêle-mêle de la religion et de la jurisprudence internationale ! Les limites ne sont pas traçables ni sur les contours, ni sur le fond des lois ! Un vrai bric-à-brac juridique, en conséquence de jurisprudence ! C’est le cas du l’universitaire et islamologue Saïd Djabelkhir, qui a été condamné à trois ans de prison ferme, pour « insulte au prophète » ! Ceci n’est qu’un début !

Revenant à notre sujet. En effet, les revendications hebdomadaires sont résumées à « un état civil et non pas militaire », mais le civil est déjà « miné et polluer » par la pensée et la culture du croyant, qui s’éloigne de la culture citoyen. Après des années de dogmatisation des identités, l’instrumentalisation de la religion par les politiques, renversement de la suprématie des valeurs du citoyen en valeurs du croyant et après avoir vider le système scolaire du libre arbitre, la nouvelle « culture citoyenne » en Algérie est, souvent, prédominée par le nationalisme pour faire durer le « ressentiment colonial » et par la religiosité identitaire et culturelle, qui rendrait la société maîtrisable.  Quant à l’Etat militaire, les algériens l’ont déjà vécu (et le vivent encore) ses conséquences. Cette mine, souvent utilisée par les autorités politiques comme moyen de menace sur l’unité de la nation, sera prête à exploser à n’importe quel moment. Car, comme nous l’avons souligné plus haut, tous les ingrédients sont semés pour que la « religion-Etat » soit l’unique marque de fabrication de la culture militaire en Afrique du nord. Qui a deux objectifs, d’une part assurer une pression sur la rive nord, ainsi ils seront les garant de leur stabilité, et d’autre part un moyen de mettre les sociétés du sud sous l’emprise de l’idéologie maîtrisée. 

En état actuel, les pouvoirs politiques et militaires n’ont pas réussi à apaiser la rue algérienne. Au contraire, ils sont encerclés par leur propre « logique de développement ». Ils veulent « une nouvelle Algérie » mais avec les mêmes moyens et méthode politiques et les mêmes têtes. Comment voulez-vous rétablir une confiance entre le peuple et le pouvoir politique, au moment que ce dernier continue à ignorer les manifestants ? Aucun dialogue n’a été mis en place afin de trouver une issu à cette crise, cependant, nous assistons à un discours politique que réduit la crise politique à une crise économique et de la corruption ! Le peuple n’est pas dupe !

L’opposition politique, même s’ils affichent une même volonté politique, ils n’arrivent pas à s’entendre pour proposer un consensus politique commun, sur quoi le dialogue peut s’effectuer ! En effet, ce vide politique est de plus en plus remplacé par l’idéologie « religion-Etat », qui selon plusieurs observateurs renforcent ses positions à travers les manifestants et les médias d’opposition. Certes, il n’est plus question de construire une nouvelle république sans eux, mais il n’est plus question d’en faire une où les contours et le fond sont déterminés par leur idéologie ! il est de la responsabilité historique de chacun de prendre les choses dans le bon sens, c’est-à-dire, la volonté du peuple, mais sans la corruption idéologique ou religieuse !

 

Yazid HADDAR

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L’année 2021 sera-t-elle politique ou économique ?

9 Janvier 2021 , Rédigé par Haddar Yazid

Une nouvelle année de 2021 qui commence, cependant, les mêmes interrogations sont toujours posées ! « L’Algérie nouvelle » sera-elle politique ou économique ? Sur le plan politique, l’adoption de la nouvelle constitution aboutera-t-elle à un changement dans la pratique politique et l’évolution de sa culture, dans l’organisation sociale, économique, etc.? Cependant, qui serait-il impacté par ce changement ? Celui qui  gouverne ou du gouverné ? Y a-t-il une volonté de porter ce changement dans les institutions ? Avec quelles ressources humaines, toujours les mêmes têtes ou les mêmes personnes qui portent les mêmes idées ? Seront-elles des réflexions échangées dans les débats abasourdissants entre intellectuels, qui souvent ont du mal à se débattre ?  (Parfois dans les émissions télé les débats sont des hurlements, c’est-à-dire, l’expression des colères et non pas un échange d’idées et dans les médias étatiques sont les mêmes idées où tous les invités sont d’accord !).

Sur le plan économique, le COVID-19 rende la tâche difficile, rien en vue ! Les mêmes pratiques sont toujours d’actualités ! La bureaucratie sera-t-elle réduite ? La fluidité de la création de la richesse humaine et/ou matérielle seront-elles encouragées ? Aura-t-il une politique pour réduire le chômage ? Etc. Cependant, les statistiques restent une mécanique à la déposition du politique qui gouverne ou de l’opposant qui critique, sans institution indépendante qui pourrait mettre de l’ordre dans les chiffres avancés ! L’Algérie fait un pas en avant et deux en arrière. Des idées qui alimentent des discours imprégnés du nationalisme et du sentimentalisme, qui touchent plus l’orgueil national que le citoyen qui souffert aux quotidiens ! En effet, depuis « le hirak » en février 2019, qui a permet de mettre fin à la mascarade du cinquième mandat, des nouveaux enjeux apparaissent sur le fond de changement, avec des discours de « volonté du changement », cependant, les mécanismes et l’environnement du changement sont les mêmes. Le mouvement est vite étouffé et vidé de ses revendications. Selon Antoine Gramsci : - « il n’y a pas d’organisation sans intellectuels, c’est-à-dire, sans organisation et sans dirigeants ». L’ère du changement amorcé par la condamnation à tout va a montré ses limites, l’histoire nous l’a déjà montrée dans les autres civilisations. On devrait s’y inspirer pour éviter sa reproduction et surtout la déception que les évènements seront vécus comme des éternels recommencements ! Le changement devrait être portait par le peuple qui le vit au quotidien et par le gouverneur qui le dirige, avec une liberté d’exprimer, qui protège les drives narcissiques et autoritaires, et non pas par un discours d’une « volonté » du changement ! Plusieurs jeunes s’impatientent à espérer à une réelle évolution de gouvernance, mais sans une mutation culture de la gestion de l’espace commun, sans remise en question de sa place dans la notion, l’algérien est-il condamné d’attendre ? Mais jusqu’à quand ? En attendant, je vous souhaite mes meilleurs veux du nouvel an 2021 et surtout qu’elle soit une année sans masque ?

 

Yazid HADDAR

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Le 22 février : est-ce un révolte ou une révolution ?

16 Juillet 2020 , Rédigé par Haddar Yazid

L’Algérien se trouve devant le mur ! Entre le marteau et l’enclume !  Entre le marteau du militaire et l’enclume de la pratique politique du régime enracinée dans les entrailles des institutions politiques et ses auxiliaires.

Comment est-il possible cinquante-huit ans après notre indépendance, que le régime politique algérien, ait pu constamment buter sur les mêmes obstacles de légitimité et répéter à ce point les mêmes échecs ? A vrai dire, ce dont nous devrions nous étonner, ce n’est pas que les mêmes causes produisent les mêmes effets, mais que les mêmes causes se répètent et que la pensée gouvernante (gouvernants et fonctionnaires) se montre si incapable de concevoir des actions de type différents. 

Comment peut-on en sortir de ce dilemme ?  

Depuis le 22 février, tous les vendredis et les mardis, les algériens occupent les espaces publics pour maintenir des revendications légitimes du changement de système de gouvernance, en espérant un meilleur avenir pour leurs enfants. Ceci dit, par cet article, j’aimerai exposer mon opinion sur ces évènements et partager avec vous cette réflexion, qui n’est pas scientifique, mon objectif est d’échanger et susciter un débat autours de la question. En outre, la critique, si sévère et désobligeante qu’elle puisse paraître, ne concerne pas ici les hommes, mais le système de penser la gouvernance. 

Au préalable, il est important de rappeler quelques éléments qui sont constitutifs de l’Etat moderne algérien. L’idée de l’Etat est construite par le congrès de la Soummam, sur la base des institutions et non pas sur la base des personnes, ainsi ils préconisaient la priorité du civile sur le militaire, qui a suscité des vifs débats jusqu’à l’après indépendance, voire même à ce jour. Malheureusement, la suite nous la connaissons, c’est-à-dire, le militaire a repris le régime politique, en incarnant l’idée de l’Etat. Désormais, ils cultivent l’idée que le militaire est le sauveur de l’Etat, du colonialisme et des tentatives de déstabilisation, ainsi il est devenu légitime qu’il soit le seul garant de son fonctionnement.

Ces idées sont introduites dans les systèmes scolaires, médiatiques, débats de société, etc. Plusieurs animateurs de ces débats sont généralement issus des intuitions militaires, d’ailleurs, plusieurs militaires occupaient (et occupent) des postes dans plusieurs fonctions étatiques, après et/ou avant leur retraite militaire. A l’image des pays comme l’Egypte, la Syrie, l’Iraq, etc., ce fonctionnement a duré plusieurs décennies, ce qui a renforcé et ancré cette culture dans les moeurs politiques. Et pour la maintenir, l’ancien chef du gouvernement (septembre 1989 à juin 1991) M.Hamrouche, dans une tribune à El-Watan, écrivait que : « Des élites timorées et incrustées dans des réseaux d’allégeance et de coercition/corruption continuent, malgré ce désastre, à vouloir garder le droit d’autogérer le pouvoir, de préserver leurs statuts et positions tout en maintenant leur divorce avec le peuple et leur désincarnation sociale et identitaire.

Ces réseaux veulent continuer à fixer la posture de l’armée et sa feuille de route. Ces tenants, leurs médias et leurs relais sont toujours en action de régénérescence ou de renforcement. Ils refusent tout bonnement un fonctionnement institutionnel de l’Etat et des pouvoirs. Car ils redoutent qu’un simple contrôle de légalité fasse fondre leurs armes : le mensonge, le chantage ou la menace. Ce sont des armes par lesquelles l’Algérie a été stoppée dans son élan et soumise à une régression générale terrible. »

Dans le même ordre d’idée, le politique a été également un moyen pour conserver le statu quo ! Autrement dit, leur régime de gouvernance. L’ouverture politique en 1988 était une brèche démocratique, qui n’a pas duré, pour reprendre la main, par les militaires, sous d’autres formes. En effet, quelques partis politiques qui ont été créés par l’idéologie et/ou par des idéaux politiques : socio-démocrates, nationalistes et religieux, ont montré leur limite. Une grande partie de ces partis politiques sont devenus des outils entre les mains du régime militaire pour asseoir le politique sous son emprise. Désormais, beaucoup d’analystes politiques parlent du régime militaro-économique. Il ne s’agit pas de personnes, mais bel et bien d’un fonctionnement et du raisonnement politique, qui d’une part, a mis le militaire au centrifuge de la politique en Algérie et d’autre part, lui a endossé les responsabilités de l’Etat. 

Le politique n’a pas la légitimité historique, ni nationaliste, cependant, dans l’imaginaire « légal », il n’y a que les anciens combattants dans « les rangs du régime » et les militaires, qui peuvent prétendre à cette légitimité. À mon avis, c’est dans cette légitimité historique, que le partis dit « du système » a eu l’emprise sur l’idée du nationalisme et essaye coûte que coûte de la sauvegarder, malgré quelques tentatives de le mettre au musé ! Plusieurs anciens partisans du « parti du peuple », qui ont souhaité son renouvellement, qui est historiquement plein de symbolique, ont vu leur demande refusée. Je pense que c’est toujours cette légitimité historique qui ferrait de l’ombre au détenteur de celle-ci. 

La révolution du 22 février, qui est politique et non pas culturelle, est l’émanation de toute cette histoire, ainsi, le rejet du militaire ou de la pensée politique militaire, pas comme personne, mais comme régime de gouvernance politique, comme une idéologie qui se légitime dans l’histoire de la révolution nationale et par son caractère nationaliste. 

Cette révolution a imposé son rythme, la permanence de ses revendications et surtout par son caractère pacifique et organisé. Leur revendication est de faire une table rase de la manière de gouverner et surtout ils revendiquent un Etat civil et non pas Militaire. Traduction : un régime démocratique et non pas militaire. Comment ? En effet, officiellement, nous sommes dans un pays démocratique, une presse et médias « libres » ! Des institutions officient en votant des lois, etc., or la pratique est tout autre chose ! C’est-à-dire, rien ne fonctionne comme prévu ! Les institutions sont des façades et les médias sont muselés par les financements publicitaires et surtout par l’appauvrissement des débats politiques.     

La révolution du 22 février a renversé les croyances dominantes dans la pensée militaire, désormais, il est possible de manifester sans violence, débattre les idéologies, mêmes celles qui étaient perçues comme menaçantes à l’unité nationale, sans les déstabiliser. Au contraire, une fois débattue elle renforce l’appartenance à la nation. D’ailleurs, l’idée de la nation, qui était consubstantielle à l’idéologie arabo-baathiste, c’est-à-dire, la nation arabe (Oumma arabia), est désormais devenue une nation algérienne, avec ses diversités historiques et identitaires. Dans un entretien au journal le monde, Mohammed Harbi, cite un conseiller de Camillo Cavour, qui disait : « Nous avons fait de l’Italie, maintenant il faut faire des Italien. » et M. Harbi a dit : « c’est pareil pour l’Algérie ». En effet, le plus grand acquis de la révolution du 22 février, est que les Algériens étaient sous l’emprise de l’idée de l’unité nationale par peur d’une manipulation (la main étrangère) ou d’une guerre, aujourd’hui l’idée de la nation algérienne est née dans les substrats de la société, en respectant ses diversités politiques, religieuses et identitaires. 

Dorénavant, les revendications exprimées, ne peuvent plus être incarnées par une personne, ni par des représentants spécifiques, légitimées par l’histoire nationale ou par le  nationalisme idéologique. La pensée du 22 février revendique un nouveau régime, donc pas de personnalité providentielle, ni la guerre de leader ou du « zaïm». Il est impensable d’envisager l’idée des représentants du « hirak », car c’est la négation de la revendication exprimée par cette révolution. Néanmoins, il est important de souligner que la pensée du 22 février trace les grandes idées de la nouvelle gouvernance. Celles-ci peuvent aider la société civile à se réorganiser pour édifier une nouvelle forme de gouvernance. Il faudrait qu’elle puise dans son patrimoine culturel afin que la démocratie devienne une émanation historique de la culture sociale et non pas une copier-coller d’une autre nation.  

Pour sortir de ce dialogue des sourds ! 

M. Hamrouche a fait un constat alarmant en écrivait que :- « Le système algérien n’est pas un modèle et ne ressemble à aucun autre. C’est un non-système appelé système pour indiquer ses complexes négations. C’est un système liberticide, antipolitique, anti-militance, anti-gouvernance, anti-institutions, anti-organisation et antinational. C’est pour toutes ces raisons qu’il a anéanti l’embryon de l’Etat, fruit de la guerre de la Libération nationale, annihilé la loi et détruit la gouvernance. Pour sa survie, il finira par briser la cohésion de l’ANP. Les hommes et les femmes de l’ANP évalueront mieux que moi le degré de cette menace. ». Ce constat, reflète l’urgence d’entrer dans une nouvelle ère de gouvernance et ceci ne peut avoir lieu sans une confrontation d’idées et débats sociale et nationale afin de faire émerger une nouvelle culture de la gouvernance. La résistance du système fossile, selon l’expression de l’éditorialiste du Monde, le hirak me semble un indice de l’épuisement du régime. Il est temps que les idées convergent pour construire une nouvelle république sur un nouveau régime incarné par de nouvelles personnes, qui seront en mesure de faire rêver les algériens. 

Yazid Haddar

Neuropsychologue et auteur. 

 

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Algérie : 58 ans après ?

7 Juillet 2020 , Rédigé par Haddar Yazid

"A force la constitution est devenue en Algérie celle du président et non pas celle du peuple ?"

 

 

1962 marque la fin du colonialisme en Algérie, mais la liberté a été remise au calendre grecque ! Ferhat Abbas parlait d’une indépendance confisquée ! Qu’est-ce qu’a changé depuis ? L’Algérie était proche du modèle Espagnol à l’indépendance, aujourd’hui est plus proche du modèle Egyptien ? L’idéologie totalitaire est l’essence du système ? Désormais, la liberté d’expression est devenue une nécessité pour les algériens ! Le 22 février était un boule d’aire qu’a permis aux algériens de reprendre leur destin en main. La fête n’a pas durée et le système reprend le contrôle avec les vieilles méthodes ! Plusieurs acteurs de l’oppositions qui se trouvent accroupis derrières les barreaux pour des motifs « moyenâgeux »: "l’atteinte à l’unité de l’Etat", "l’insulté à la religion", etc.  Cependant, ce mouvement du 22 février, a mis à nu « la boite noire » du pouvoir en Algérie, désormais, le système militaire ne peut plus nier son omnipotence ! De son côté, pour faire avaler la pullule du pseudo changement, l’actuel Président parle de « l’Algérie nouvelle », mais laquelle ? Est-ce celle des libertés ? Ou celle qui les réduit ? Et pour se faire, il propose, encore une fois, une nouvelle constitution ? A force la constitution est devenue en Algérie celle du président et non pas celle du peuple ? Elle est ni celle de la stabilité politique, ni celle de la citoyenneté, mais celle d’un clan, qui au nom de la stabilité politique et au nom de l’idéologie paternaliste, se permis de confisquer l’espoir des jeunes générations ? La constitution est vide de son sens ! Il y a que l’assemblée constituante qui peut lui rendre son sens ! La peur que ce mouvement reprenne taraude le pouvoir en Algérie ? Dorénavant, tous les moyens sont légitimes pour abattre le moral des citoyens qui manifestaient tous les vendredis et les mardis ! La liberté d’expression reste prisonnière des idéologies en Algérie, mais surtout de l’absence d’un projet politique civile pour le peuple ! Loin des discours, le peuple espère à la réouverture des espaces publiques et politiques pour en discuter sur son avenir ! 

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Il appartient au peuple d’apporter un sens à la constitution

6 Juin 2020 , Rédigé par Haddar Yazid

Par Yazid Haddar, Psychologue

Il n’est plus question de révision de texte, mais du contexte ? En effet, s’il y a une chose dont tous les présidents algériens se convergent: c’est la révision de la constitution ! Chacun a eu sa constitution, la phrase répondue par nos concitoyens! Le texte est souvent loin de la réalité.

C’est une aspiration ou une espérance ! Enfin, ni l’un, ni l’autre ! Il s’agit bel est bien d’un éternel recommencement ! Je ne veux pas être pessimiste, ni nihiliste, qui broie du noir, mais j’aimerai être programmatique.

Y a-t-il du changement dans la nouvelle constitution? Un statut pour notre civilisation pour donner une place à notre langue ! Si nous avons respecté le contexte de notre société, dès l’indépendance cette question ne devrait pas être posée, car elle devrait être intégré dans la constitution dès l’indépendance !

 La question des libertés individuelles, la déclaration du 1er novembre est claire à ce niveau, le respect des libertés individuelles, sans aucune contrainte religieuse ou dogmatique, est inscrit dans cette déclaration. 

 Depuis, est-ce qu’il y a eu réellement un changement ? Je ne le pense pas, c’est pire maintenant, la place accordé à l’autre, comme entité et non pas uniquement comme personne, de respecter sa pensée, sa religion, etc., sont devenues limitées dans les espaces citadines, où elles sont exercées uniquement dans des espaces privés.

Peut-on imaginer un jour un chrétien ou un juif algérien qui exerce son culte sans être considérer, comme une menace à la cohésion sociale ou à la sécurité de l’Etat?

Y a-t-il une supériorité de religion sur une autre ou une supériorité des libertés sur une autre, dans une république, et en occurrence, dans l’Etat de droit ?

Non, la constitution le dit, mais les institutions ne font rien pour que les pratiques évoluent. Pis, elle renforce la sélection culturelle, c’est-à-dire en renforçant une culture sur le dos d’une autre. Comment peut-on expliquer les fermetures des églises, sous prétexte qu’ils sont manipulés, par qui ? Pourquoi ? Une évolution constitutionnelle c’est celle qui accorde une place aux minorités, c’est celle qui accorde la place aux libertés, et que ces libertés ne doivent pas s’arrêter lorsque la liberté de l’autre commence, mais cette liberté est légiférée par la loi et non pas par la liberté de l’autre.

Un simple bisou de deux jeunes adolescents dans un documentaire est perverti comme un acte sexuel, or c’est un acte d’affection et d’amour. Si nous souhaitons la liberté, celle-ci doit être un premier pas vers l’émancipation de l’individu ! L’individu doit respecter la loi et non pas telle ou telle morale religieuse ou cultuelle ! Et rien n’empêche que cet individu respecte sa religion ou sa morale, cependant, il ne doit en aucun cas l’imposer à l’autre, sous prétexte que c’est la limite de sa liberté !

Enfin, si nous voulons réellement construire une nouvelle république, on devrait en finir avec Ces phrases: « l’atteinte à la sécurité de l’Etat, à l’instabilité de l’État, etc., », qui à l’origine d’emprisonnement de plusieurs de nos concitoyens (journalistes, défenseurs des droits, des jeunes, etc.), le système paternaliste devrait cesser pour céder la place à l’émergence d’une autonomie citoyenne, responsable de ses actes et de ses devoirs.

La loi devrait faire respecter l’ordre public ! La justice sociale, c’est une culture qui nécessite des années de pratiques et non pas uniquement une volonté politique. Un Etat de droit a besoin d’une intelligence collective et une culture citoyenne structurés dans des associations, des syndicats, etc., avec une liberté d’actions que l’Etat devrait renforcer et lui accorder une place dans son dialogue !

Au-delà des discours optimistes, la réalité est une autre, car une constitution se construit avec son peuple, qui lui donne un sens et qui épouse ses valeurs, il n y’ a que lui qui peut traduire le texte en acte quotidien, loin de la rhétorique et les calculs politiques. En Algérie nous avons besoin de construire tout, d’une nouvelle culture politique et à pratiquer la politique dans les partis, dans les associations, dans nos syndicats, etc.

C’est cet éveil citoyen qui pourrait rendre l’évolution démocratique possible et non pas l’inverse !

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Soumission de la recherche en sciences humaines et sociales

31 Mai 2020 , Rédigé par Haddar Yazid

La demande sociale pour la transformation du réel et sa compréhension n’ayant plus eu cours, la recherche scientifique en sciences humaines et sociales a failli dans ses misions.”

Depuis plus d’une année, un grand nombre de voix s’élèvent, réclamant une Algérie nouvelle. Il nous faut, à présent, nous engager en faveur de sa construction. Pour ce faire, des bilans par secteur doivent être réalisés. Les universitaires du Hirak, structurés depuis janvier 2020 en Coordination nationale, se sont mobilisés pour déterminer les contours de ce qui permettrait de dégager un fonctionnement vertueux de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer le nombre d’articles publiés par des collègues concernant ce sujet. Ma contribution prétend rendre compte des dérives institutionnelles qui ont permis la soumission de la recherche et des chercheurs(es) en sciences humaines et sociales dans notre pays. Nombre des réflexions qui suivent pourraient concerner l’Université.

Rien d’étonnant si on considère les liens qui les unissent. Nous observons la même instabilité institutionnelle dans la recherche scientifique que dans l’enseignement supérieur. Mais la dérive institutionnelle, à laquelle nous faisons référence, n’est pas le seul fait de cette instabilité, même si environ 18 structures ont eu successivement à prendre en charge ce secteur depuis 1962. Elle est d’abord le produit de la volonté de soumettre, dans ses contenus, la recherche scientifique à une demande politique qui a conduit, de fait, l’institution à l’abandon de ses missions dans les sciences humaines et sociales.

Chercheurs ou experts ?
La recherche scientifique a pour vocation d’aider à la compréhension et à la transformation du réel. De ce fait,  elle engage deux niveaux de réflexion. D’abord la recherche fondamentale qui développe à partir d’une connaissance de l’état des savoirs une réflexion “pour demain”. Elle offre une direction à la recherche dite “appliquée” et constitue une condition d’une possible “déconnexion” d’avec une pensée dominante qui masque les réalités des sociétés dominées, et qui contribue à la reconduction des mécanismes de notre domination. Nous avons pu, parfois, prendre une distance d’avec une démarche de reconduction des paradigmes des idéologies dominantes. Ce fut à l’occasion d’une autre forme d’organisation de la recherche, avec une autre administration et dans une Algérie leader d’un mouvement des non-alignés. Cela n’est plus vrai parce que cela n’est plus possible. Ensuite la recherche, dite “appliquée”, qui concerne la compréhension du fonctionnement du réel en vue de son changement.

Elle a constitué l’essentiel de nos travaux, occupés que nous étions à déchiffrer le fonctionnement d’une société dont la compréhension nous restait interdite. Il existe, depuis le début des années quatre-vingt, un nombre très limité d’institutions spécialisées dans le secteur des sciences sociales. Certaines ont disparu comme l’Aardess pour donner naissance à un bureau d’études. Et, sur les 14 centres de recherche dépendant du MESRS, il n’en existe que 4 en sciences humaines et sociales : le Centre de recherche en économie appliquée pour le développement, Cread ; le Centre de recherche et d’information en sciences sociales et humaines, CRIDSSH ; le Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle, Crasc, et le CRSTDLA, Centre de recherche scientifique et technique pour le développement de la langue arabe.

Juridiquement, ces centres oscillent entre un statut d’établissement public à caractère industriel et commercial qui les autorise à accomplir des prestations commerciales et celui d’établissement d’utilité publique leur permettant de bénéficier des fonds publics. Des laboratoires de recherche ont été créés dans les universités et sont, dans les conditions actuelles, dans l’incapacité de remplir leurs missions. Aussi, nombre d’entre eux ont été supprimés pour “non-efficacité”.  Peu à peu, les chercheurs se sont isolés dans leurs petits laboratoires ou bureaux dans des centres de recherche qui leurs permettaient, à l’échelle individuelle, de continuer de “fonctionner” sur la base d’une utopie de départ. Pendant ce temps, la place de la recherche et des chercheurs dans la société s’est totalement modifiée, au point que  les chercheurs sont présentés, dans les propos des responsables du secteur, comme des salariés inutiles à la société : pas plus experts que chercheurs.

La demande sociale pour la transformation du réel et sa compréhension n’ayant plus eu cours, la recherche scientifique en sciences humaines et sociales a failli dans ses misions. Nous avions pu, pourtant, jusqu’aux années 1990, conduire des recherches de façon autonome. D’abord parce que notre première génération, en nombre, d’universitaires et de chercheurs inscrivait ses travaux dans un contexte social qui lui reconnaissait d’emblée une utilité sociale. Nous disposions d’une administration qui fonctionnait en faveur de la connaissance et de la planification et non pour elle-même. Le ministère du Plan, la qualité de ses équipes, constituait un précieux support à nos travaux. Dans une réflexion, qui est la manifestation de la soumission des pouvoirs algériens à un libéralisme du pauvre, ce département a été démantelé. Mais aussi, le climat culturel, dans la société dans lequel nous baignions de façon générale, était favorable à la vie intellectuelle, à l’existence d’une classe moyenne. 

Les jeunes talents 
L’Université, et maintenant la recherche, sont, en l’absence d’objectifs destinés à en améliorer la qualité, soumises à une politique du nombre. Puisque ce secteur n’existe pas, il peut fournir des emplois aux étudiants les plus méritants des catégories sociales les plus défavorisées et que l’administration a orientés dans les facultés de sciences humaines et sociales. Le directeur général de la recherche scientifique, constatant un déficit en chercheurs permanents, affirme que, de ce point de vue, nous sommes “encore très loin des normes internationales”.

Il s’engage donc à recruter massivement de “jeunes talents”.  Comme à l’Université, l’administration a recours à l’ouverture de postes budgétaires. Ce souci est louable, dans sa référence à une jeunesse qui est confrontée au chômage, mais vide de sens lorsqu’on se réfère à l’absence de réflexion sur la question de la formation et de l’encadrement de ces jeunes chercheurs. Car, n’obtenant pas une soumission suffisante du corps des enseignants chercheurs à sa définition de la recherche, l’institution a décidé de se passer de ses services. Un conflit ouvert oppose le scientifique et l’expert ; face à quelques scientifiques, attachés à la tradition académique, apparaît un nouvel acteur qui œuvre à une rupture d’avec son modèle.

Le personnage de l’expert tend à se substituer à la figure du chercheur. Il s’agit d’une “figure imposée” aux jeunes diplômés de l’enseignement supérieur, qui leur bouche l’accès au statut de chercheur. La direction de la recherche scientifique a également indiqué qu’un expert qui exerce à temps partiel une activité dans une structure de recherche aura le droit à un statut de chercheur. La confusion est totale : face au scientifique qui conçoit la science comme indépendance, l’expert, lui, la conçoit comme instrument au service d’un pouvoir. À présent, ce qui devait être des institutions de recherche oscille entre administration périphérique et bureau d’études.

Indigènes de la recherche
Mais aussi, les dirigeants de notre recherche scientifique érigent en référence absolue le système anglo-saxon. Ils renoncent à promouvoir une pensée autonome d’un modèle algérien fondé sur un état des lieux. La direction de la recherche, désespérée de ne compter parmi ses administrés ni Yale ni Princeton ou Harvard, ces universités d’élite, prône donc un “nouveau modèle” reposant principalement sur la recherche appliquée et la création de campus universitaires intégrant des centres de recherche et de petites entreprises, dans le but de créer des passerelles entre l’université et le milieu socioéconomique. Il nous est interdit de penser notre société hors des schémas prévus par ce qui reste en nous d’indigènes. Cette soumission devrait trouver pour récompense la publication dans les revues des institutions auxquelles nous devons nous référer.

Ce modèle se heurte au fait qu’il n’existe pas, en Algérie, de système privé conscient de la valeur de la recherche, comme il n’existe pas d’universités dans lesquelles les frais de scolarité s’élèveraient, pour chaque étudiant, à 40 000, voire 80 000 dollars par an. De telles sommes permettent d’avoir des équipements performants et le recrutement des meilleurs enseignants et chercheurs à travers le monde. Le meilleur des mondes de la recherche, préconisé par son premier responsable, se heurte à la dure réalité d’entreprises non compétitives, d’universités des sciences humaines et sociales délabrées et d’une société dans laquelle la culture est prise en otage. Prétendre comparer une institution d’enseignement et de recherche algérienne à ces universités, c’est prôner la soumission à un ordre hiérarchique qui nous maintiendra toujours au bas de l’échelle selon la règle de l’objectif “d’un rattrapage” pour lequel nous ne disposons d’aucun moyen. Une telle approche a déjà montré ses limites sur le terrain de l’économie avec l’expérience de “l’industrie industrialisante”. Nos échecs ne font donc que conforter notre domination par le biais des relais que constitue l’administration de la recherche.

Nous sommes vraiment surpris d’observer jusqu’à quel degré va cette soumission lorsque l’on observe que jamais les constats sur ce fonctionnement aux États-Unis n’est rapporté à la réalité de la situation algérienne. Or, nous savons que “toutes choses ne sont pas égales par ailleurs”. Rien, rien n’est égal : ni les sommes consacrées à l’enseignement et à la recherche, ni l’implication du secteur privé dans ce secteur, ni la tradition intellectuelle dans laquelle s’inscrivent nos recherches, ni les conditions dans lesquelles sont placées nos sociétés. 
L’administration contrôle très fortement la création d’Institutions privées et nos entrepreneurs n’ont pas encore perçu la rentabilité de ce secteur d’activité. Confronté-es à une stratégie, en réalité à des propos simplistes, de la direction de la recherche, qui s’est parée, depuis quelques années, de références fausses et appuyées à la situation aux États-Unis, nous n’avons pas argumenté suffisamment, et collectivement, en direction de la société. À présent, l’administration a pris une ampleur considérable et un poids social qui est à la mesure des dérives permises.

Elle s’appuie sur une définition de “la recherche appliquée” comme orientée essentiellement vers la résolution des problèmes créés par un fonctionnement social qui doit rester impensé. Cette société ne peut être pensée que de l’étranger, ce que vient de réaffirmer un professeur à la retraite élevé au statut de ministre. Il s’engage à s’appuyer sur les chercheurs expatriés algériens exilés aux États-Unis, en France, en Australie ou ailleurs pour assurer des formations. Cela, alors que les chercheurs et universitaires nationaux que nous sommes vivons dans une prison intellectuelle.

Il nous est interdit de nouer des liens avec des équipes de recherche, des institutions étrangères ou même d’organiser des rencontres scientifiques sans l’accord de l’administration centrale, voire du ministre lui-même ou du ministère des Affaires étrangères. Ultime constat, nous sommes réduits au statut de  chercheurs indigènes. En effet, la mondialisation des échanges a eu pour effet de faire de la science un élément structurant de la division internationale du travail. 
Les sciences ont fait l’objet d’un transfert, à l’image de la technologie dans l’industrie, avec un processus d’indigénisation. Cela donne, en Algérie par exemple, “l’algérianisation”. Les indigènes que nous sommes tenus d’être, tenus de manifester de notre algérianité dans notre travail intellectuel, sommes, de fait, exclus du processus d’accélération sans précédent du progrès technique et scientifique actuel. Cela est d’autant plus vrai que, dans le même temps, il nous est interdit d’avoir une réflexion ancrée dans notre société. 

Par : Fatma Oussedik
(*) Professeure de sociologie Université d’Alger 2

Déclassée 
Socialement et mal classée sur l’échiquier international, l’université algérienne est plongée dans un profond malaise jusqu’à perdre sa vocation. Des universitaires, chacun dans sa discipline, décryptent l’état des lieux et ouvrent des pistes pouvant redonner à l’université algérienne sa place de choix.

 

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