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PSYCHOLOGIE en ALGERIE

PSYCHOLOGIE en ALGERIE

Une lecture de l'actualité algérienne mais autrement...Yazid HADDAR


Boualem Sansal : «L’islamisme est en train de remplacer l’Islam»

Publié par Haddar Yazid sur 12 Novembre 2013, 09:42am

 

 

Le romancier se fait essayiste pour traiter des rapports entre religion, histoire et société.

-Quelle est la genèse de votre essai qui traite de l'islamisme ?

Ce livre est une commande d'une prestigieuse fondation allemande, Ebert-Stiftung. En sa qualité de think tank, le rôle de cette fondation est de réfléchir à des questions relatives à l'Europe, au tiers-monde, à l'Afrique, à l'Islam et à des sujets qui ont trait aux évolutions du monde. Elle met à la disposition des gouvernements et des grandes élites, des études et analyses dans le but d'actualiser leurs connaissances. Cette fondation publie des ouvrages qui traitent de sujets d'actualité. Voilà plus de sept années que je collabore avec Ebert-Stiftung. Parfois, je suis invité à participer à des débats sur l'Irak, la mondialisation, le terrorisme... Je suis également sollicité pour animer des conférences pour un public trié sur le volet : des ministres, des généraux, des gens du gouvernement. Je suis intervenu à plusieurs reprises pour parler de l'Algérie, du Maghreb, de l'Union du Maghreb, de la question berbère. Le contenu de mes conférences sur l'islamisme et le monde arabe a intéressé les membres de cette fondation. C'est pourquoi j'ai été sollicité pour écrire un essai à ce sujet. Bien qu'il ait été, en premier lieu, publié en France par les éditions Gallimard*, il est néanmoins la propriété de la fondation Ebert-Stiftung. La traduction a retardé sa publication en Allemagne.

-Quelles distinctions fondamentales établissez-vous entre l'Islam et l'islamisme ?

La différence entre les deux réside essentiellement dans le dosage. L'Islam est une foi, une pratique religieuse et sociale. L'aspect politique est très minoritaire. L'islamisme est une idéologie qui utilise l'Islam à des fins politiques. La dimension politique est donc primordiale. Les aspects religieux, c'est-à-dire la foi et la spiritualité, sont réduits à une pratique. De mon point de vue, l'islamisme est en train de remplacer l'Islam en tant que religion. Et il est très possible que dans cinquante années l'Islam disparaisse. Mais de nos jours, dans la grande majorité des pays arabes, l'Islam et l'Etat sont relativement séparés. On ne gouverne pas au nom d'Allah.

-Pourtant, selon certains exégètes, l'Islam est «dine wa dawla» (religion et Etat). Cela ne signifie-t-il pas que le religieux et le politique sont intimement liés ?

Auparavant, le roi était khalife et commandeur des croyants. Ce modèle est toujours en vigueur au Maroc et en Arabie saoudite. Dans ce dernier pays, le roi est gardien des Lieux Saints de l’Islam et, donc, de la religion. Les wahhabites représentent une secte minoritaire rejetée par les autres courants de l'Islam. Mais comme les Lieux Saints attirent tous les musulmans, le roi d'Arabie Saoudite veut se poser en chef suprême de la religion musulmane. Partout ailleurs, la séparation s'est faite, suite aux colonisations et à la révolution des Lumières qui a quelque peu affecté ces pays.

-Mais peut-on réellement parler de séparation du politique et du religieux lorsqu'en Algérie, par exemple, la Constitution stipule que l'Islam est religion d'Etat et que, d’autre part, le droit de la famille s'inspire de la charia («loi islamique») ?

La séparation des deux sphères ne s'est pas opérée de manière formelle comme en France. En Europe, et notamment en Angleterre et en Allemagne par exemple, la situation est similaire à celle des pays musulmans. L'Allemagne continue à lever l'impôt pour les religions, exactement comme la pratique de la zakat (l'aumône) dans les pays musulmans, même si celle-ci n'a pas de caractère obligatoire.

-Vous qualifiez l'islamisme de force dangereuse. Qu'est-ce qui caractérise ce danger ?

Il est dangereux exactement comme tout système qui cherche à s'imposer par la force et le rejet des autres. Les islamistes déclarent détenir la vérité et affirment que les autres sont dans l'erreur. Et tous ceux et toutes celles qui ne pensent pas comme eux sont susceptibles d'êtres tués. Comment remettre de l'Islam dans les sociétés arabo-musulmanes en pleine dégénérescence, détruites par les colonisations et les évolutions historiques ? Certains privilégient la spiritualité et le chemin de Dieu en ayant recours à la foi et au Coran, l'idée étant de revenir au sacré pour retrouver la force et l'énergie qui a animé l'âge d'or de l'Islam.

D'autres prônent la réorganisation de la société et la mobilisation des individus en forçant à respecter l'Islam par la guerre. L'organisation sociale des sunnites malékites, par exemple, est tribale. Elle est essentiellement basée sur des valeurs guerrières et viriles. D'autres encore mettent l'accent sur la dimension littéraire et expriment leur religiosité par la poésie. Les soufis, quant à eux, sont préoccupés par la recherche de l'illumination. Mais le soufisme a dévié, donnant lieu au maraboutisme. L'Islam est la seule religion à ne pas avoir été prise en main par les intellectuels. Au cours des siècles, elle a dégénéré, entraînant la dégénération des peuples.

-L'Islam militant est «minoritaire», soutenez-vous. Pourquoi alors est-il un danger pour les pays arabes et le reste du monde ?

Pour l'instant, il est minoritaire car il ne gouverne réellement dans aucun pays musulman, sauf en Iran. Ce livre a vocation de mettre en garde contre les dangers de l'islamisme en prenant pour exemple l'Algérie, pays qui était socialiste, moderne et complètement éloigné de l'islamisme. Un jour, nous avons vu arriver quelques individus. Ils étaient missionnés par qui ? Nous l'ignorons. Et, en moins de vingt-cinq années, bien qu'au sein de la société ils représentaient à peine 20%, ils sont devenus le parti dominant du pays. Et lorsqu'un parti devient puissant, il aspire à prendre le pouvoir par n'importe quel moyen, y compris par la force. Au début, ils visaient un retour à l'Islam dans sa dimension spirituelle, puis ils ont versé dans le fondamentalisme. Un scénario similaire est en train d'avoir cours en Tunisie qui pourtant se proclamait démocratique.

-Vous déplorez le silence des intellectuel(les) musulman(es) ? Quel rôle pourraient-ils/elles jouer ?

L'islamisme a évolué, car il a réussi à former des intellectuels dans sa mouvance. Ils sont très forts, très actifs. Ils militent et ont créé des fondations prestigieuses qui servent de lieux de réflexion. Ils organisent des séminaires, des conférences et élaborent des stratégies. Les pays arabo-musulmans n'ont pas produit de révolution des idées politiques, sociales et religieuses.  Les débats qui ont trait à la religion n'existent pas à cause, notamment, des dictatures qui sont au pouvoir et de la peur de l'islamisme. Il est important que les intellectuel(les) travaillent et réfléchissent à ces questions de manière critique et concertée.

-N'y a-t-il pas dans votre approche une tendance à ériger l'Occident en modèle civilisationnel de référence ? Pour les pays musulmans, le changement doit-il prendre pour modèle l'Occident ?

L'idéal est que chaque pays produise son propre logiciel. La question fondamentale est la suivante : le modèle qui domine actuellement dans le monde est-il occidental ou universel ? Si on le qualifie d'occidental, on joue alors le jeu des islamistes qui opposent à ce modèle le schéma musulman. Si on estime, au contraire, que les Occidentaux ont puisé dans d'autres cultures et civilisations, on pense alors en termes d'universalité. Le modèle universel implique la notion des droits de l'Homme, de la liberté... Actuellement, le modèle universel s’impose, car nous n'avons pas beaucoup de choix. Historiquement, nous sommes dépassés. Le monde se mondialise. La Déclaration des droits de l'Homme s'impose à tout le monde, bien qu'en termes d'application on peut bien évidemment l'adapter en fonction des spécificités de chaque société.                        

 

*Boualem Sansal, «Gouverner au nom d’Allah. Islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe». Editions Gallimard, Collection «Hors série Connaissance», Paris, 2013, 160 pages.
 

Repère :

 

Pour s’entretenir avec lui de son dernier ouvrage, Nadia Agsous a rencontré Boualem Sansal au siège des éditions Gallimard à Paris, dans le bureau qui servait de lieu de travail à Albert Camus. Il lui explique notamment les circonstances et motivations qui l’ont poussé à écrire «Gouverner au nom d'Allah. Islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe» (Gallimard, 2013). Dans cet essai, il dissèque l'islamisme qui, selon lui, a «gagné en puissance et en légitimité».

Il s’agit du troisième essai du romancier, après «Poste restante : Alger. Lettre de colère et d'espoir à mes compatriotes» (2006) et «Petit éloge de la mémoire. Quatre mille et une années de nostalgie» (2007). Pour rappel, les derniers romans de Boualem Sansal (les 5e et 6e de son œuvre) sont «Le Village de l'Allemand ou le Journal des frères Schiller» (2008) qui a obtenu le Grand Prix RTL-Lire, le Grand Prix de la Francophonie, le Prix Nessim-Habif (Académie royale de littérature française de Belgique) et le Prix Louis-Guilloux et «Rue Darwin» (2011), Prix du Roman News 2012.
 

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