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La Psychologie en Algérie

La Psychologie en Algérie

Une lecture de l'actualité algérienne mais autrement...Yazid HADDAR


Quand les jeunes réinventent la société par la marge

Publié par Haddar Yazid sur 12 Novembre 2013, 10:16am

 

Abdelkader Lakjaa est sociologue à l’université d’Oran. Il vient de mener une très belle enquête sur la jeunesse oranaise dans trois quartiers populaires d’El Bahia : Sidi El Houari, Les Planteurs et Raïs El Aïn.

Invité aux Débats d’El Watan qui se sont déroulés samedi dernier à la salle Cosmos (Riad El Feth), sur le thème, rappelle-t-on, «Statu quo autoritaire : quel coût pour l’Algérie ?», le professeur Lakjaa n’a pas pu faire le déplacement. Néanmoins, il a eu la générosité de partager le fruit de ses précieuses recherches avec le public de la salle Cosmos par Skype. Merci la technologie !
Abdelkader Lakjaa a tenu, tout d’abord, à rendre un vibrant hommage à Louisette Ighilahriz et à Djamila Bouhired, présentes dans la salle : «Deux icônes de l’Algérie de Novembre qui allait de l’avant depuis l’Emir Abdelkader», a-t-il dit. A. Lakjaa aura également une pensée émue pour Djamel Guerid, cet immense sociologue qui nous a quittés le 24 août dernier, et nous a légués un patrimoine intellectuel exceptionnel –Pour une anthropologie de la vie quotidienne ; Femmes en usine. Enquête sur les ouvrières de l’électronique ou encore L’Exception algérienne.

La modernisation à l’épreuve de la société. Abdelkader Lakjaa fera sienne cette devise maoïste chère à Djamel Guerid : «Sans enquête, pas de droit à la parole.» Dans sa communication, le professeur Lakjaa tente de répondre à la question centrale suivante : «Comment les jeunes réagissent-ils à l’autoritarisme et au volontarisme modernisateur de la société ?» Il nous dira, au passage, que si le thème de la jeunesse lui tient tant à cœur, c’est parce que «les jeunes représentent pas moins de deux tiers de la société algérienne, par conséquent, parler des jeunes équivaut à parler de la société toute entière». Et pour cerner l’objet de son intervention, A. Lakjaa précise que ses préoccupations «se focalisent autour de la question du lien social et de la cohésion sociale en Algérie». «Ceci m’amène, poursuit-il, à récuser les notions de marginalité, de désaffiliation et même celle de vulnérabilité relationnelle.» Par là, il entend déconstruire l’acception donnée à ces notions dans la sociologie occidentale. Abdelkader Lakjaa développe une hypothèse selon laquelle «nous sommes face à une centralité invisible qui préfigure une société en émergence».


«Désordre sociétaire» et nouveaux liens sociaux


L’enquête dont le sociologue livrera une savoureuse synthèse au cours de son exposé, a été réalisée, signale-t-il, à la demande de l’association Santé-Sidi El Houari et de l’Unicef-Algérie. «Elle a été conçue pour répertorier et analyser les facteurs, les contours et les formes de manifestation de la vulnérabilité chez des adolescents et des jeunes des quartiers réputés pour être défavorisés (en équipements et infrastructures), populaires et stigmatisés (pour l’insécurité et la violence qu’on leur prête).» Le sociologue souligne d’emblée que «les résultats enregistrés ne semblent pas conforter la thèse de la marginalité et de la désaffiliation ni celle de vulnérabilité relationnelle». «En Algérie, l’exclusion, la marginalité ou encore la vulnérabilité, si elles existaient dans le sens que leur donne Robert Castel (sociologue français, spécialiste de la sociologie du travail et de l’exclusion sociale, ndlr), ne concerneraient pas seulement une minorité comme en Amérique du Nord ou en Europe de l’Ouest, mais la majorité de la population urbaine.»

A. Lakjaa diagnostique ce qu’il appelle un «désordre sociétaire» duquel «émergent de nouveaux rapports aux institutions et de nouveaux liens sociaux». Son objet de recherche balisé, le conférencier détaille les résultats de son enquête. Premier constat : les mauvaises conditions d’habitation des jeunes approchés : «Près de la moitié (47,7%) des familles de ces jeunes enquêtés vivent dans des habitations d’une à deux pièces.» Autre constat : la sous-qualification professionnelle des parents : «Ils sont 72 jeunes dont le père est chômeur, 180 dont le père est occupé dans une activité informelle, 11 autres vivant avec un père inactif parce que malade et 84 avec un père retraité. Au total, 263 vivent dans une situation socio-économique vulnérable.»

A cela s’ajoute la faiblesse du niveau scolaire : «Les résultats font ressortir le caractère massif de ce  phénomène de rupture scolaire qui concerne 227 jeunes à majorité masculine (62,2%)», indique le sociologue. Le professeur Lakjaa s’est ensuite intéressé au rapport des jeunes à la famille : «Si on additionne les relations avec les parents, qualifiées d’excellentes et de bonnes par les jeunes eux-mêmes, on obtient un total de 666 cas, représentant plus des trois quarts (78,3%) de la population enquêtée.» D’après le chercheur, «les études menées en Algérie dans le cadre de la sociologie de la jeunesse confirment quasiment toutes l’attachement des jeunes à l’institution familiale. Cette institution confirme ainsi sa centralité dans les relations sociales en se dressant comme le refuge auquel recourent  les jeunes face à l’adversité qu’ils rencontrent dans leur environnement extrafamilial». Le sociologue s’est penché également sur la «houma» comme «prolongement de l’espace familial». Le quartier, dit-il, «tient un rôle capital en faisant fonction de filet de protection contre non seulement les aléas économiques mais aussi les risques de désocialisation relative à la pauvreté».


Désenchantement politique


Abdelkader Lakjaa a par ailleurs examiné le niveau d’implication citoyenne chez les jeunes, notamment par le biais du tissu associatif : «L’attitude des jeunes face au mouvement associatif en Algérie est solidaire de leurs attitudes envers les institutions étatiques.» «Elle reflète leur non-implication dans la gestion des affaires publiques placées sous le contrôle de l’Etat» ajoute-t-il. Une attitude que le chercheur explique par «le désenchantement politique chez les jeunes». Par les chiffres, cela donne : «Au niveau global, le taux de présence des jeunes de 10 à 19 ans dans le mouvement associatif, dans les trois quartiers, est de 20,8%, c’est-à-dire moins d’un jeune sur quatre.» Il note, a contrario, un vif intérêt pour les pratiques religieuses : «Si 29% de l’ensemble des adhérents déclarent être dans une association pour les loisirs et 15% autres pour se donner une occupation, l’apprentissage du Coran qui concerne 8% vient avant l’apprentissage d’un métier (7%) et avant même la solidarité et le bénévolat (6%)», observe-t-il. « La religion, parce qu’elle ne se réduit pas chez les jeunes (…) à la seule pratique de la prière ou même des quatre autres piliers de l’islam (…) mais en étant partout dans l’air du temps, en façonnant/refaçonnant normes, critères, référents, se révèle être un fait social total par excellence», analyse le sociologue. «On est loin, très loin même, insiste-t-il, du déclin de la religion tel que prédit par une certaine version de la modernité occidentale dont le caractère ethnocentré et évolutionniste ne fait plus mystère.»


Citoyenneté sociale vs citoyenneté politique


A partir de ce faisceau d’observations recueillies sur le terrain, Abdelkader Lakjaa, en arrive à la conclusion que, «par leurs rapports au travail, par leurs rapports à l’institution scolaire et par leurs rapports à la défense de la chose publique (…), les jeunes des quartiers populaires d’Oran refusent de se plier aux contraintes du développement modernisateur dont le référent unique a toujours été la modernité occidentale». Analysant l’impact du processus de modernisation engagé depuis l’indépendance, il considère que «ces transformations, si elles sont parvenues à poursuivre la déstructuration des fondements de l’organisation communautaire, entamée par la colonisation française, elles n’ont pas  encore été en mesure de refonder les liens sociaux de type communautaire en liens sociétaires». «En Algérie, la rente fait que la jeunesse, comme le reste de la société, a depuis longtemps bénéficié de la citoyenneté sociale, définie par les droits à la protection sociale, à la santé, à l’éducation, au travail, sous forme de dons garantis par les institutions de l’État et, en échange, les bénéficiaires se sont engagés  tacitement à renoncer à leur citoyenneté politique (droits de voter et de participer à la vie politique) et civile (liberté de la personne, d’expression, de propriété).» Cependant, le sociologue estime qu’aujourd’hui, «tout semble indiquer que le désenchantement amène les jeunes à remettre en cause ce deal politique à partir de leurs engagements religieux».
 

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