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La Psychologie en Algérie

La Psychologie en Algérie

Une lecture de l'actualité algérienne mais autrement...Yazid HADDAR


Rencontre (imaginaire) avec Mostefa Lacheraf

Publié par Haddar Yazid sur 15 Juin 2014, 15:33pm

Par Ahmed Cheniki
En guise de présentation, il m’avait d’emblée posé une question : «Connaissez-vous cette femme ?» Surpris et ne trouvant pas de mots justes, je m’étais tu. Mais il n’arrêta pas : «Voyons, ce n’est pas sérieux !» Il ne m’avait pas laissé le temps de prononcer un mot. Il était visiblement déçu. Je ne comprenais pas, d’autant plus qu’il ne m’avait pas donné le nom de la personne. La femme souriait, elle aussi, un peu gênée. Il daigna enfin me dire son nom : Denise Barrat*.
Soulagé et croyant m’en tirer à bon compte, je sautais sur l’occasion pour donner le titre d’un des livres que l’on devait à la grande dame qui se trouvait là : Espoir et paroles, recueil de textes algériens écrits entre 1955 et 1962. Mais, comme s’il ne dissociait pas l’œuvre de la personne, Mostefa Lacheraf ne pouvait admettre que je ne la connaisse pas au point de ne pouvoir la reconnaître. Et il se mit à raconter la contribution de Denise et de Robert Barrat à la Révolution algérienne. Ses yeux changèrent subitement de couleur mais restaient immobiles, me fixant lourdement comme s’il cherchait à m’atteindre. Ils ne cillaient pas. Un regard droit et franc, comme ses idées tranchées qui reflétaient finalement les longues phrases, parfois alambiquées, de ses textes, à commencer par le légendaire ouvrage, Algérie, nation et société, qui a eu l’honneur d’être classé sur une liste noire de livres à interdire par Augusto Pinochet en 1973 après le coup d’Etat contre Salvador Allende. Ce regard exprimait à la fois une sorte de mélancolie intérieure, mais aussi une extraordinaire force. Mostefa Lacheraf n’était pas quelqu’un qui démissionnait sur le plan des idées. Il était tenace, mais ne pouvait, quand il voyait la cause perdue, continuer à faire du tintamarre. C’est ce qui l’avait incité à présenter sa démission de ministre de l’Education nationale quand il avait senti qu’il risquait l’encerclement. Pour la première fois depuis l’indépendance, la presse osait, sur ordres, attaquer un ministre. Il n’avait pas accepté cette réalité. Même Boumediene n’avait rien pu faire. Abdallah Cheriet avait violemment mené campagne contre Lacheraf après ses entretiens dans Le Monde de l’éducation, L’Unité et El Moudjahid où il défendait l’idée du bilinguisme et celle d’une réforme radicale de l’école. C’est vrai que, lors du remaniement, Boumediene réussit à nommer, à côté de l’inusable Benyahia, trois ministres atypiques qui allaient vivre des moments difficiles, critiqués et dénigrés de toutes parts pour avoir osé proposer une autre manière de construire le pays et de voir les questions bateau d’identité et d’altérité : Mostefa Lacheraf, Redha Malek et Abdellatif Rahal. Ce dernier était moins marqué idéologiquement que les deux premiers catalogués, à «gauche», donc dangereux pour les intérêts des intégristes baâthistes qui voyaient exclusivement l’Algérie à travers l’ornière d’une identité statique et une langue caractérisée par les jeux de la conservation. Il savait, me disait-il, que ses idées étaient en porte-à-faux avec le discours dominant. D’ailleurs, ce grand ami de Kateb Yacine n’avait jamais voulu prendre de poste ministériel. Il avait fallu que Houari Boumediene insiste pour qu’il accepte, en 1977, le portefeuille de l’Education nationale dans le dernier gouvernement qu’il dirigea.
Le Président, acceptant mal les nombreuses attaques contre son ministre, l’avait défendu, allant jusqu’à menacer les responsables qui menaient cette cabale. Mais la maladie qui l’affectait déjà l’empêcha sans doute de le soutenir plus fortement.
Lacheraf respira un coup, me posa un regard blessant, puis ses yeux fixèrent, je ne sais pourquoi, un objet contendant et s’était mis à expliquer pourquoi il avait accepté le poste de ministre : «J’en parle déjà dans mon ouvrage Des noms et des lieux, Mémoires d’une Algérie oubliée. Ce texte est, pour moi, une sorte d’écrit testamentaire, une radioscopie d’une Algérie en mouvement. Ce qui s’est passé en 1977, ce sont de vaines tentatives d’arrêter le mouvement de l’Histoire. Mais connais-tu les conditions dans lesquelles j’avais accepté ce poste ? En avril 1977, ayant été nommé ministre de l’Éducation nationale dans le dernier gouvernement de Boumediene, et cela malgré mes refus répétés, je me vis aussitôt en butte aux attaques et sabotages du clan des conservateurs activistes qui, dans la chasse gardée de l’enseignement à ses différents degrés, avaient réalisé depuis 1962 l’union sacrée entre les débris déphasés de certains vieux oulémas et la nouvelle vague d’arabisants frénétiques et médiocres dominés par le baâth.»
Lacheraf est un peu comme Kateb Yacine, il passe sans crier gare d’un sujet à un autre, avec un rythme et un débit qu’il n’était pas aisé de suivre. Il se lança dans un soliloque libérateur : «Avais-je le droit de ne pas accepter ce poste en 1977 après l’avoir refusé pendant une dizaine d’années, compulsant des rapports sur le système éducatif marqué du sceau d’une grave régression. J’ai occupé, à un moment donné, le poste de conseiller à la Présidence chargé des affaires de la culture et de l’éducation. Boumediene, inquiet de la tragédie qui marquait l’enseignement et la culture, me fit appel et réussit à me convaincre après m’avoir expliqué les dangers — dont d’ailleurs j’étais conscient — qui guettaient l’avenir du pays condamné à reproduire constamment l’échec. D’ailleurs, me dit-il, c’est toi qui es à l’origine, en grande partie, de la rédaction du volet consacré à l’éducation dans la charte nationale. Certes, les textes étaient ambigus, puisque cette charte était le produit d’un consensus, d’une certaine ambivalence, mais j’y ai fortement participé.»
Mostefa était l’un des rédacteurs de différentes chartes de l’Algérie indépendante. Il me parla, par la suite, confiant, avec parfois un sourire furtif, du limogeage de son secrétaire général, Abdelhamid Mehri, qui aurait constitué un groupe de pression contre lui, notamment au niveau du FLN, de la mise à l’écart de professeurs moyen- orientaux dominant certains territoires du ministère et de son projet de sauver l’école qu’«on avait sournoisement réduit à une simple histoire de langue, alors que les enjeux étaient importants, idéologiques».
Lacheraf savait qu’à l’intérieur du gouvernement, certains n’aimaient pas sa manière de faire. Il savait très bien que Ahmed Taleb El Ibrahimi ne le piffait pas, lui qui aurait, au temps où il était ministre de l’Education nationale, lancé à propos de l’arabisation cette phrase en Conseil des ministres, reprise par un chercheur, Ahmed Mahiou : «Cela ne marchera pas, mais il faut la faire.»
Il se mit en colère tout seul, puis se gratta le nez avant de se lancer dans un discours sur la littérature algérienne. C’était un poète qui appréciait beaucoup Kateb Yacine, Dib et Hadj Ali. Je lui fis la remarque sur l’histoire de La colline oubliée de Mouloud Mammeri et son sévère réquisitoire contre le roman. Il observa un long silence, me prit familièrement la main comme pour me dire que c’est du passé. C’est vrai qu’à l’époque, Sahli, Sénac, Kaddache et Lacheraf avaient descendu, sans aucune retenue, le texte de Mammeri. Ils étaient, avant tout, des militants du PPA-MTLD qui pensaient que tout écrivain, tout intellectuel devait exclusivement parler des affres de la colonisation.
Il avait aussi reproché à Mouloud Mammeri, en 1952, après la publication de La colline oubliée de ne pas avoir évoqué l’exploitation coloniale et d’avoir donné une image ethnographique du village Taâza. C’était en 1952. D’ailleurs, après 1962, les choses étaient rentrées dans l’ordre et tous redevinrent des amis, oubliant cette parenthèse : Mammeri, Kaddache, Sahli, Senac et Lacheraf. Certains continuent à en faire un fonds de commerce alors qu’il serait productif d’évoquer la production romanesque et intellectuelle.
Mostefa Lacheraf connaissait le fonctionnement des régimes militaires et savait où se trouvait l’essence du pouvoir. D’ailleurs, ses fameux articles sur les mouvements de libération en Amérique latine et en Afrique font autorité et posent ouvertement la question du pouvoir. Il refusait l’unanimisme ambiant, provoquant parfois de véritables scandales. Il affirma ainsi dès le départ son rejet de certaines idées de Fanon, notamment celles concernant la paysannerie, perçue par l’auteur des Damnés de la terre comme foncièrement révolutionnaire et constituant un noyau nodal du changement.
Il me regarda dans les yeux, lui qui appréciait beaucoup Fanon, mais ne semblait pas d’accord avec certaines idées du grand psychiatre tout en épousant sur le fond les idées-forces de son discours : «Le problème avec Fanon qui a énormément apporté à l’Algérie, c’est qu’il mettait sur un piédestal le rôle qu’aurait joué la paysannerie, péjorant parfois la résistance des villes. C’est le résultat d’une analyse qui me paraît superficielle.»
Il rejetait les particularismes, la célébration du passé. Il me sortit un petit papier, s’auto-citant : «Cette société paysanne, par la force des choses, l’inertie du conservatisme et le déclin des valeurs culturelles par rapport à l’ère classique de la civilisation arabe, de la spiritualité arabe et de l’ancienne prospérité du Maghreb, avait tout naturellement secrété des institutions plus ou moins carencées, des normes de vie, des concepts et idéaux se caractérisant en majeure partie par les traits d’une société féodale et d’une éthique soufie à la limite de l’orthodoxie.» Il fustigeait certains romanciers qui n’arrêtaient pas de célébrer un outrancier «héroïsme guerrier». Contre l’avis général, il osait considérer le film La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo comme une sorte de regard déformé, trop marqué par la dimension spectaculaire. Il vouait, par contre, une admiration sans faille à Mohamed Zinet et à son film, Tahia ya Didou, comme il avait beaucoup apprécié Omar Gatlato de Merzak Allouache. Il n’aimait pas les demi-mots et les euphémismes, cet homme qui a connu les affres de la prison après le détournement de l’avion transportant les leaders du FLN (Ahmed Ben Bella, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Khider, Mohamed Boudiaf) un certain 22 octobre 1956. En 1964, après la publication par Révolution Africaine d’un entretien de Mostefa Lacheraf accordé à la revue Temps modernes, Mourad Bourboune, alors président de la commission culturelle du FLN, avait réagi.
Lacheraf qualifia celui-ci de «muezzin» et de «petit Jdanov». A l’époque, Lacheraf était installé à Paris. Retournement de situation, Bourboune, après le coup d’Etat de Boumediene en 1965, prenait le chemin de l’exil tandis que Lacheraf allait occuper des postes de responsabilité. Ces derniers lui valurent de nombreuses critiques de la part d’intellectuels algériens qui lui reprochaient le fait de ne pas avoir dénoncé les nombreuses atteintes à la liberté d’expression du temps de Boumediene. Il éleva la vois, avec un débit cyclique et une voix volcanique : «Je ne me suis jamais tu, je parlais, je plaidais la cause de ceux qui souffraient.
Dans toutes les réunions, j’étais une voix distincte.» Mostefa Lacheraf avait donc des idées aussi directes que son regard franc et fixe. Dans sa vie politique, il s’accommodait de temps à autre de certaines ambiguïtés comme ses contributions à la rédaction de textes officiels (Charte d’Alger et Charte nationale), considérés par certains comme trop timorés et consensuels. D’ailleurs, par les idées comme le style, les traces de son écriture, si particulière et si riche, sont facilement décelables dans ces documents. Mais d’un autre côté, il portait un regard si singulier et original sur le pays et la société, qu’il se refusa à reproduire les clichés et les stéréotypes, se distinguant le plus souvent de la parole officielle qu’il était censé défendre, mais qu’il trouvait superficielle, alors même qu’il occupait de hautes responsabilités. Paradoxale attitude. Lacheraf n’a jamais, par exemple, considéré l’identité comme statique, elle serait, selon lui, «nomade», c’est-à-dire en opposition à tout «repli identitaire».
Il s’expliquait ainsi : «Toute identité est complexe et variable, contrairement à l’image figée que se fait sur nous l’ ‘‘Occident’’ colonial et le conformisme baâthiste. Nous vivons un mouvement de brassages et d’emprunts. Il faudrait en finir avec les visions binaires, les antagoniques surfaits, les poncifs, les généralisations, les amalgames et les invariants.»
Il est très proche d’Edouard Glissant et des idées du Cubain Fernando Ortiz qui parle de «transculturalité». Son séjour comme ambassadeur dans les pays d’Amérique latine lui a permis de comprendre le fonctionnement des dictatures et de se familiariser avec la culture de ces pays tout en nouant des amitiés avec de nombreux intellectuels qui vivaient souvent dans la clandestinité.
Du temps de Chadli, il faisait entendre sa voix particulière et différente dans les sessions du comité central du FLN, malgré le tintamarre assourdissant des faux chantres d’une arabisation à cadence accélérée et des sermonneurs professionnels installant la paranoïa au firmament du pouvoir.
Lacheraf, qui était avant tout un poète et un intellectuel, aimait écrire et il ne refusait jamais de collaborer avec les journaux nationaux (El Djeïch, Révolution africaine, Algérie-Actualité, El Watan) pour y apporter sa contribution, lui qui a dirigé le journal du MTLD, L’Etoile Algérienne et la rédaction d’El Moudjahid à sa sortie de prison. Il tenait en cela à transmettre aux générations nouvelles ses idées mais surtout une connaissance de l’histoire profonde de l’Algérie avec la période coloniale en gros plan.
Il écrivit ses mémoires, évitant de trop s’appesantir sur le «je», pronom personnel dominant dans les «mémoires». Des noms et des lieux, Mémoires d’une Algérie oubliée, un texte qui tente de répudier la subjectivité en convoquant des catégories «impersonnelles», «objectives» (noms, lieux) qu’il associe à mémoires au pluriel engendrant une certaine ambigüité entre Mémoire comme lieu de stockage d’informations et mémoires comme genre littéraire fortement marqué par la subjectivité. Pour mieux asseoir cette ambivalence, il n’use pas du mot «histoire» qui viserait l’objectivité.
Mostefa Lacheraf qui était l’ami des poètes et des écrivains était foncièrement patriote. Ce n’était pas pour rien qu’il était mécontent que je ne reconnaisse pas Denise Barrat qui avait tant aidé la Révolution algérienne. Car s’il pouvait me le pardonner parce que j’appartenais à une génération plus jeune, il me l’avait reproché surtout en tant que journaliste.
Il était patriote jusqu’au fond de l’âme, mais, comme un autre grand poète, Kateb Yacine, comme les Barrat aussi, qui avaient défendu la cause algérienne, mais également celles de la Palestine, du Vietnam et d’ailleurs, il croyait dur comme fer que les révolutions s’inscrivaient dans un ensemble mondial et devaient se soutenir les unes les autres. Il aurait aimé éditer un roman qu’il n’a jamais terminé ou reprendre sa vie de poète. C’était un artiste enfoui, frustré de ne pas avoir eu, comme son ami Kateb Yacine, la force et l’intelligence d’écrire ce roman tant rêvé. Dommage ! Roland Barthes, lui aussi, connut cette situation de vide. Ce ne fut pas le cas de son ami tunisien, Habib Boularès, qui, malgré ses compromissions, fit de la littérature.
A. C.

(*) Denise Barrat et son époux, Robert, étaient des catholiques de gauche qui prirent partie, dès le début, pour l’indépendance de l’Algérie, ce qui leur valut plusieurs condamnations et séjours en prison. Robert Barrat fut le premier journaliste français à effectuer un reportage dans les maquis algériens qui parut en 1955 dans le journal France Observateur, ancêtre du Nouvel Observateur. Le couple Barrat a rédigé en 1956 Le livre blanc de la répression en Algérie, réquisitoire documenté sur les agissements coloniaux durant la guerre de libération. Utilisé par la diplomatie algérienne de l’époque dans les rencontres internationales, il a été réédité par les éditions Barzakh (Algerie) et de l’Aube (France) en 2002.

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