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La Psychologie en Algérie

La Psychologie en Algérie

Une lecture de l'actualité algérienne mais autrement...Yazid HADDAR


“L’occultation de la mémoire liée à la décennie noire prolonge la violence intergénérationnelle”

Publié par Haddar Yazid sur 20 Janvier 2015, 19:25pm

Auteur de plusieurs travaux sur la violence, Yazid Haddar exerce à Lille, en France, en qualité de psychologue clinicien spécialiste en neuropsychologie.

Liberté : Y a-t-il des contours du profil des agresseurs contre leurs ascendants ?
Yazid Haddar
: Vous voulez dire quelles sont les causes des comportements violents ? Plongent-ils leurs racines dans l’individu ? Ne sont-ils pas plutôt commandés par l’environnement, le milieu familial, socioculturel, sociopolitique et socioprofessionnel ? La politique, la culture, la guerre, les catastrophes naturelles, la télévision, les jeux vidéo, la religion jouent-ils un rôle ? Enfin, pour répondre à votre question, il existe des études scientifiques sur les violences. Elles montrent que les violences peuvent se manifester par plusieurs facteurs, qu’on peut résumer en quatre facteurs principaux : les facteurs immédiats, qui sont provoqués par les provocations, les frustrations, les douleurs, l’inconfort, la mauvaise humeur et la violence amorcée par les médias. Les facteurs environnementaux, qu’on retrouve dans les pratiques familiales, les violences urbaines, la culture de la violence et de la haine, les schémas hostiles du monde, la violence médiatique et l’environnement social défavorable. Les facteurs biologiques qui se manifestent, à titre d’exemple, par de faibles activités cérébrales, des déficits du fonctionnement exécutif, l’hyperactivité et divers facteurs génétiques. Et enfin, les facteurs psychologiques ou individuels qui sont en relation avec l’estime de soi défavorable, les attitudes agressives, l’impression que le monde est hostile et les motivations liées à l’agression. Je précise que la violence n’a pas de limites concernant les descendants, car les personnes violentes sont incapables de prendre conscience de leur état. Comme nous l’avons souligné plus haut, les différents facteurs sont omniprésents dans notre société. Il n’est pas étonnant de voir que la violence s’est transformée en culture de violence dans notre société. De plus, en Algérie, il y a réellement une crise de transmission de valeurs au sein des générations. Cette crise s’exprime par une violence qui ne cesse d’augmenter et de prendre des formes diverses. À noter que nombre de travaux mettent en exergue le rôle du lien social. À travers le rôle de l’environnement humain dans lequel se développent l’enfant et les différents cadres sociaux au sein desquels il apprend la violence.

Les séquelles des guerres et des conflits ont-elles un lien avec le phénomène ?
Forcément, en s’appuyant sur les études réalisées dans des pays qui ont vécu la guerre, nous pouvons dire qu’il existe des liens entre les séquelles traumatiques de la guerre et la violence dans la société. Par exemple, pour la guerre du Viêtnam, au moins 40% de ceux qui y avaient pris part souffraient de troubles mentaux sévères. Un grand nombreux d’entre eux se suicidaient ou commettaient des actes antisociaux. Pour le cas de l’Algérie, la décennie noire a laissé des séquelles saillantes et traumatiques dans les esprits des victimes ainsi que chez les bourreaux. Ces derniers ont été libérés sans aucun travail de “culpabilisation”, qui est un acte réparateur pour les victimes mais, aussi, c’est un acte de conscientisation pour eux-mêmes ! Sans aucun travail thérapeutique pour les adultes et pour les enfants qui ont été victimes de ces événements ! L’occultation de la mémoire liée à la décennie noire renforce le sentiment d’injustice et prolonge la violence intergénérationnelle.

Dans les pays musulmans, le discours religieux est-il capable, seul, de se substituer à une démarche systémique et transversale ?
Les religions favorisent-elles l’entraide, l’altruisme et la compassion, ou bien enfantent-elles les violences et les discriminations ? Cette question, brûlante dans le contexte national et international actuel, nécessite plus que jamais l’examen des données scientifiques fiables.
Plusieurs travaux de recherche en psychologie, notamment auprès d’échantillons de confession chrétienne (les études auprès d’autres religions étant plutôt rares) ont révélé que la tendance à être fondamentaliste dans sa foi s’accompagne d’attitudes discriminatoires telles que des formes de racisme, de xénophobie, d’homophobie, de sexisme et d’hostilité symbolique envers des personnes ne partageant pas les mêmes valeurs (par exemple, les femmes célibataires) ou qui diffèrent dans leurs convictions religieuses, qu’il s’agisse d’adeptes d’une autre religion ou de non-croyants. Les chercheurs ont tenté de clarifier si l’effet observé était dû à la tendance fondamentaliste des participants, ou à leur structure de personnalité dite “de type autoritariste”. Ces études ont montré que si l’on isole alternativement l’effet de l’autoritarisme et l’effet du fondamentalisme sur les préjugés et la discrimination, c’est la structure autoritaire qui se révèle être la cause des attitudes discriminatoires et non le fondamentalisme en soi. Ces études ont permis à certains chercheurs de conclure que la religion, en soi, n’y est pour rien et que la vraie cause de la violence se situe au niveau de la personnalité et du style cognitif de certaines personnes, notamment de leur profil autoritariste. Des personnes avec une structure autoritaire semblent trouver leur compte au sein d’une religion, trouvant là des idées, des croyances, des rites, des règles morales et une dynamique communautaire qui semblent correspondre à leurs besoins et leurs attentes.
Cependant, ces études n’ont pas été étendues à la religion musulmane. Donc, comme je l’ai souligné dans mes articles, il faut créer des institutions qui peuvent réfléchir sur la violence qui touche notre société. L’islam tel qu’il est représenté et vécu par nos parents laisse une place importante pour “l’autre”, l’autre comme entité et pas comme adversaire ou ennemi. Cependant, maintenant, l’islam comme nous le vivons, nous le nourrissons, nous le discutons, nous le réfléchissons, exclut “l’autre”, pas uniquement comme une différence culturelle ou cultuelle, mais en terme d’“une pensée autre que la sienne”. Néanmoins, les espaces de parole se réduisent, pis, les fondamentalistes passent de la consultation à l’agression, avant qu’ils arrivent à l’exécution.
Dans ce cas, la religion peut engendrer de la violence, donc elle ne peut pas intervenir comme régulateur. Il faut dire que les acteurs religieux n’acceptent pas d’intégrer l’esprit critique dans leur démarche, ni de changer de méthode de réflexion. C’est une erreur de penser que faire appel au religieux dans le domaine du social et du politique ou de la psychologie pourrait régler des problèmes sociaux.
Le rôle du religieux est dans le spirituel et pas dans le politique. Cependant, le pouvoir et la société algérienne ont cédé la place au fondamentalisme et la pensée religieuse fanatique envahit tous les espaces !

M. K.

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