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PSYCHOLOGIE en ALGERIE

PSYCHOLOGIE en ALGERIE

Une lecture de l'actualité algérienne mais autrement...Yazid HADDAR


Le malade mental a-t-il une place dans la société algérienne ?

Publié par Haddar Yazid sur 23 Janvier 2015, 19:36pm

Le mois dernier, un colloque international s’intitulant "la santé mentale dans tous ses états" a été organisé par le Laboratoire interdisciplinaire santé et population rattaché à l’université de Béjaïa. Cette thématique a fait l’objet d'un débat constructif où chacun des conférenciers a tenté d’apporter une réponse - qu'elle soit philosophique, psychosociologique ou économique – au phénomène de la maladie mentale en Algérie. Je rappelle à ce titre que l’Etat a laissé ce problème tomber dans l’indifférence.

Les effets traumatisants du terrorisme se font sentir encore dans la société algérienne.

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En effet, "le fou" étant souvent en Algérie considéré comme exclu de la société. C’est pourquoi j’ai évoqué lors de mon intervention sa "double souffrance", d’ordre psychologique d’abord associée par la suite à une exclusion sociale. Comme nous le savons tous, les troubles mentaux sont à l’origine de l’invalidité du malade et de la détérioration de sa qualité de vie. On remarque même qu'ils peuvent générer des phénomènes de stigmatisation et d'exclusion sociale bien visibles (rejet familial et social, perte des droits fondamentaux, etc.). Selon les résultats de l’enquête Santé Mentale Population Générale (SMPG) menée par le centre collaborateur de l’OMS, sur un échantillon de 900 individus, 65% des participants présentent au moins un trouble psychique (anxiété, dépendance à l’alcool et aux drogues, dépression, etc.)(1)

Loin d’être un phénomène fortuit, cette forte prévalence des troubles mentaux est l’expression d’un mal-être collectif, se traduisant par certaines conduites suicidaires et/ou déviantes.

L’effet traumatisant de la douloureuse histoire du pays (guerre civile, attentats terroristes, violence sociopolitique, etc.) et le climat anxiogène actuel (banditisme, délinquance, toxicomanie, etc.) ont donné naissance à des désordres mentaux récurrents, parfois graves chez les individus. Au fait, le malade présente parfois tant d’attitudes incompréhensibles qu'il se retrouve en marge de la société. Il est loisible de dire ici que les symptômes de la maladie mentale créent un ”no man’s land” entre les "normaux" et "les malades". Bien qu’arbitraire, cette barrière sociale est culturellement nécessaire pour l'individu, en vue de le protéger de l’autre d’autant que l’opinion publique n’a que peu de connaissances sur ce qu’est réellement une maladie mentale. Le repérage des symptômes de celle-ci passe, paraît-il, d'abord par la stigmatisation et l’exclusion du malade. En plus de sa souffrance psychique, ce dernier subit alors l'épreuve de la maltraitance sociale. Or l’exclusion, au même titre que la discrimination, est une sorte de déni de la fraternité. Bien entendu, l’expérience de la maladie mentale est, à quelques nuances près, une "faille existentielle"» interprétée par la communauté selon des croyances socioculturelles ancrées (possession, malédiction, châtiment…). Dans notre société marquée toujours par des logiques traditionalistes, cette maladie est perçue comme une prise de possession de l'esprit humain par un être démoniaque ou satanique (le Djinn ou les Djnouns). Une interprétation culturelle (2) qui, il est vrai, cautionne le fait que notre « société de tabous » occulte encore certains de ses dysfonctionnements, ne laissant à l’individu autre possibilité que celle de s’exprimer dans un langage symbolique, culturellement toléré (langage religieux et métaphysique).

La maladie mentale est généralement associée, dans l'imaginaire social, à la violence et à la dangerosité. Ce qui explique en partie les attitudes stigmatisantes manifestées à l’égard du malade. La stigmatisation reflète une triste réalité sociale qui conduit l’individu à l’isolement et à la précarité.

Près de 75% de personnes diagnostiquées comme malades se déclarent selon la même enquête SMPG, être exclues de la société. Or ce phénomène est assimilé à un "non- événement" en raison de l'absence dans notre pays de politique de santé mentale. Somme toute, il est une espèce d’intolérance qui met en évidence l’existence de représentations négatives sous-jacentes, à savoir la dangerosité, la violence et l’incurabilité du sujet en souffrance. En définitive, le malade mental en incapacité traverse une situation initiale « d’absence passagère » du champ social. Une absence perçue par l’ensemble de la communauté comme un signe de faiblesse sur laquelle se fonde une ségrégation sociale entre malades et non-malades. Le processus de stigmatisation à l'œuvre peut alors entraver toute demande d’aide et de soutien psychologique. Dans ces conditions, le malade serait inconsciemment amené à tergiverser sur la demande de consultation avec le professionnel de santé. Ce dernier n’interviendra que plus tard afin de prendre en charge une pathologie, devenue à la fois grave et chronique. Dans notre culture, la consultation psychiatrique n’est envisagée que dans les cas extrêmes où le malade manifeste des comportements hétéro/autoagressifs, dépassant largement les capacités d'un guérisseur traditionnel, un marabout ou un charlatan. Le recours aux soins traditionnels est encore en vigueur notamment dans le milieu rural. Souvent, ces derniers profitent de la vulnérabilité des malades pour s’enrichir et nourrir un «ego démesuré». N’est-il pas urgent de stopper ce « business sauvage » au détriment de la santé mentale d’individus au bord du désespoir ?

En Algérie, le malade est d'autant plus isolé qu'il est confiné en milieu asilaire. Sa réintégration dans la société est alors peu envisageable tant les tabous et les préjugés y sont prégnants. Socialement, on assigne alors au patient le statut de "fou" parce qu'il représente un danger potentiel et/ou réel. Le malade survit, "déraciné", dans des espaces clos aménagés par la société (service de psychiatrie, domicile, etc.). Blessé par le regard de l’autre, il se renferme surlui-même, à la fois retiré et invisible. C’est une sorte de case de "provisoire durable" qui le projette dans un état de pivotement permanent : "ni entièrement exclu, ni définitivement inclus".

Côté prise en charge, on remarque qu'aux dérisoires prestations de soins (services défaillants, insalubrité, laisser-aller, etc.) s'ajoute une politique drastique de maintien à domicile. La famille est alors contrainte de s’investir davantage dans l'accompagnement du malade. Or, cette famille circonstanciellement «auto-institutionnalisée» est, parfois, elle-même victime de stigmatisation, tentant en vain de pallier le manque de ressources sanitaires. Il s’agit bien sûr d’un « bricolage temporaire », en vue d’aider le malade. L’institution est un ultime recours, autrement dit, elle n’intervient que lorsqu’elle doute de la capacité de la famille et de la communauté à apporter le soutien nécessaire aux malades. L’organisation des soins se résume donc à de simples mesures d’enfermement ! En vérité, on ne soigne pas le malade, mais on cherche plutôt à nous en protéger, en éliminant son apparente dangerosité. C'est cette situation qui mène à la normalisation de l’exclusion, allant à l'encontre de valeurs humaines universelles (le droit aux soins, le droit à la compassion, le droit d’exister dans la cité, etc.). Cela témoigne, de mon point de vue, de la négation de la souffrance des malades mentaux. D’ailleurs, nombre d’entre eux échappent au regard de l’institution psychiatrique. Ne disposant pas de moyens suffisants, celle-ci atermoie et traîne souvent dans des procédures administratives compliquées (le problème de gestion au service de pédopsychiatrie de Chéraga en est un exemple édifiant) (3)

En plus, l’offre et l’organisation de la prise en charge se réduisent le plus souvent à des soins d’urgence. A vrai dire, les mesures en matière de santé mentale révèlent de fortes disparités locales puisque certaines régions bénéficient d'équipements conséquents en termes de services psychiatriques, tandis que d'autres en sont dépourvues. Cela est dû à une gestion approximative des affaires sanitaires et à un manque flagrant de planification et d’investissement. A défaut de structures de soin, la rue constitue l’espace privilégié pour accueillir la « folie» vu que la plupart des «survivants de la psychiatrie» (4) se désocialisent, confinés aux frontières de la communauté. Ayant symboliquement perdu le sens de la vie, ils luttent pour survivre. Mais la santé mentale n’est-elle pas l'affaire de tous ? Ne devrait-elle pas, de nos jours, être réintroduite de façon concrète au cœur du débat politique et sociétal afin de lutter contre la stigmatisation et l’exclusion? Force est de constater qu’en Algérie, il n’y a plus de politique de santé mentale ou d’initiatives courageuses dans ce sens. D’où l’urgence, à mon avis, d’élaborer des programmes et d’objectifs stratégiques à court, moyen et long terme que je résume en cinq points :

1) La mise en place d'une politique de recherche scientifique claire dans le domaine de la santé mentale. Inexistante jusqu’à ce jour, elle serait utile dans l’avenir (promotion de la recherche et valorisation des résultats).

2) La mobilisation conjointe des secteurs de la santé, du social et de l’enseignement. Cette démarche concertée est le seul moyen de lutter efficacement contre l’incompréhension, les poncifs, les préjugés et les jugements de valeur portés sur les personnes malades et leurs familles.

3) L'articulation entre champ médical/champ social, ce qui est à même de briser les murs de l’asile. Elle assure également l’ouverture sur la communauté, dépassant la dimension sanitaire pour s’intéresser aux champs de l’insertion sociale : logement, emploi, participation à la vie sociale, etc., et, enfin, elle initie une politique d'assistance publique et sociale efficiente).

4) L'élaboration d'un programme de soutien aux familles (compenser l'épuisement des parents du malade en leur fournissant les moyens nécessaires).

5) La création d'espaces d’échanges, de parole et de contact (favoriser l’interaction sociale des personnes atteintes de la maladie mentale). Les associations contribueront à l’amélioration de l'image des malades en tant que "citoyens actifs", tout en œuvrant à défendre leurs droits.

En résumé, une politique efficace de lutte contre la stigmatisation donne à la société la possibilité d’affirmer ses choix en matière de solidarité, de cohésion sociale et de citoyenneté.

Elle instille dans le tissu social l’amour de "l’Autre" et la reconnaissance symbolique et formelle du malade en tant que citoyen à part entière. "Le besoin d'aimer", écrit Félix Voisin (1832-1925), "suppose des objets à aimer, et de cette force affectueuse innée résulte la grande et sainte loi de la réciprocité, de la solidarité mutuelle (…) vie de famille, esprit social, droit de cité, patriotisme, fraternité, hérédité, (…) la force affectueuse qui lie votre sort à celui de vos semblables" (5). C’est uniquement dans ce cadre que pourra s’instaurer une véritable politique du «mieux vivre ensemble» dont l’objectif sera à la fois de lutter contre la stigmatisation et l’exclusion sociale du malade mental.

Chérifa Sider, universitaire

Notes et références

1) L’enquête Santé Mentale Population Générale (SMPG) a été réalisée courant 2003 par le centre collaborateur de l’organisation mondiale de la santé (CCOMS), en partenariat avec l’hôpital d’Alger et l’institut national de santé publique (INSP).

2) Hajbi, M. (2006). Anthropologie et psychiatrie : regards croisés sur le Maghreb.

Perspectives Psychiatriques; 45 : 151-6.

3) Kourta, D. (15 janvier, 2015). Division à la maison de la psychiatrie, El Watan.

4) J’ai utilisé dans ce texte les termes « fou », « folie » et « survivants de la psychiatrie »

afin de mettre en évidence les opinions en rapport avec la maladie mentale.

5) Voisin, F. (1858). Analyse de l’entendement humain. Paris: Baillière.

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