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PSYCHOLOGIE en ALGERIE

PSYCHOLOGIE en ALGERIE

Une lecture de l'actualité algérienne mais autrement...Yazid HADDAR


Yazid Haddar, neuropsychologue clinicien et auteur: « La mort des militaires tués dans une embuscade à Aïn Defla a réactivé la mémoire traumatique des Algériens »

Publié par Haddar Yazid sur 26 Juillet 2015, 08:22am

Neuropsychologue clinicien à l’hôpital de Lille, en France, où il exerce et mène des recherches sur la « psychologie réversive », Yazid Haddar apporte, dans cet entretien, une contribution de clinicien au débat actuel sur l’extrémisme et la violence, qui culmine actuellement avec la tenue récente de la Conférence internationale sur la déradicalisation et contre l’extrémisme violent.

Reporters : L’Algérie a organisé la première Conférence internationale sur la déradicalisation et contre l’extrémisme. Que pensez-vous de l’initiative et de la démarche qui lui servent de motivation aussi bien pour le contexte algérien que pour celui d’autres pays confrontés à l’extrémisme violent ?
Yazid Haddar : C’est une initiative forte. Seulement, le discours de la déradicalisation ne doit pas reposer ni rester sur des généralités et encore moins la langue de bois ; sans poser le fond des problèmes. L’un d’eux, l’exemple de l’enseignement de la religion dans les pays musulmans qui reste très traditionnel ! Il y a beaucoup de travail et de chemin à faire sur cette seule question. Aussi, considérée comme l’un des terreaux où l’on acquiert la violence, l’école ne peut pas être décrétée seule responsable. Je pense qu’il existe une culture qui favorise l’exclusion de « l’autre », sachant que l’autre n’est pas uniquement une personne, mais aussi une pensée. D’autres questions se posent avec acuité : quelle est la place de la pensée post-moderne dans la religion ; à plus forte raison islamique ; pourquoi ne pas enseigner la philosophie dans les écoles des sciences religieuses ; mais aussi pourquoi ne peut pas ouvrir des débats sur les libertés ? Pourquoi ne pas démystifier l’histoire de la religion islamique. Pour en revenir à votre question, l’extrémisme n’est pas la question de l’élimination physique de l’autre ou une séance de leçons morales, mais il s’agit bel est bien d’une pensée en état de distorsion, ce qui commande alors des stratégies de déradicalisation sur le long terme. Nous devrions commencer par renforcer les valeurs citoyennes, les débats démocratiques, ouvrir des espaces de liberté… Ce sont les seuls antidotes garants d’une immunité contre l’extrémisme.

Dans le cas de ce même évènement, on remarque à travers son intitulé qu’on ne nomme pas le sujet : c’est-à-dire le djihadisme ou le terrorisme islamiste. N’est-ce pas une occultation politique qui appellerait un mauvais diagnostic clinique ?
Comme je l’ai souligné plus haut, il est temps que nous abordions réellement et avec franchise les questions qui fâchent et qui posent réellement des difficultés. J’ai l’impression qu’on veut diagnostiquer une maladie sans prendre en compte l’examen clinique ! Il est important d’accepter la pathologie avant de trouver le remède et surtout avant de l’entamer. Le double discours est devenu une machine qui tire en arrière la société et la dissout. Il faut du courage politique pour briser les tabous afin de permettre à la société de réfléchir et construire son avenir sur des bases de citoyenneté.

Etre violent, radical ou encore extrême peut être l’objet d’un processus réversif. Que dit la psychologie à ce propos surtout quand elle est obligée de se pencher sur un phénomène disons sociopolitique d’ampleur ?
La violence dans notre société est multidimensionnelle, elle n’est pas uniquement politique, mais elle émane d’une certaine culture, d’un fonctionnement social et surtout d’une crise de transmission intergénérationnelle. Pis, la crise morale et d’éthique dans la gestion de l’espace public renforce la culture de la violence. Il me semble que la solution devrait émerger d’une pensée scientifique et non théologique.

Quelle différence y a-t-il vraiment entre un radical de Daech et un autre d’Aqmi. La question, en fait, est comment on devient criminel au nom d’une idée ou d’une idéologie religieuse ?
Il n’y a pas de différence entre les deux. D’ailleurs, ce sont les mêmes mécanismes que nous avons vécus pendant la décennie noire. Les fondamentalistes ne se considèrent pas comme des criminels. Au contraire, ils sont convaincus qu’ils sont sur la bonne voie. Nous sommes devant des individus animés par une idéologie dogmatique, qui ne donne plus la place à l’autre, que la majorité des oulémas n’osent pas contredire. Leurs discours, nous les retrouvons dans les médias de masse, mais également dans la rue, chez nos familles, à l’école. Ils n’ont pas besoin de faire de la propagande, la guerre de la communication, ils l’ont déjà gagnée.

Le processus de transformation psychosociale est-il le même pour un Américain, un Français que pour un Algérien ?
Il ne peut pas être le même, car il s’agit d’un phénomène foncièrement culturel. Sauf que dans les pays occidentaux, l’islamisme djihadiste est vu par certains jeunes, qui souffrent d’un vide spirituel, comme une alternative au capitalisme, à l’individualisme surtout. La conception idéologique n’est pas la même, cependant la pratique dogmatique reste similaire, parfois elle est plus radicalisée par les nouvelles recrues. De plus, les structures psychosociales ne sont pas les mêmes, il existe une différence entre les Français et les Américains, cependant, il y a un abîme en ce qui concerne le seul cas de l’Algérie.

A propos de déradicalisation, qu’y a-t-il de psychologique, au sens thérapeutique du terme, dans les lois votées en Algérie pour amnistier les anciens des groupes armés islamistes ?
Aucun ! Tout simplement car il n’y a pas eu de processus de repentance ainsi qu’une réparation psychique pour les victimes. Nous avons assisté à un phénomène inverse, c’est-à-dire le bourreau est devenu le héros, avec sa violence, et les victimes se sont effacées ! Ouvrir un débat sur cette question me semble urgent pour mettre fin à la transmission de la violence, particulièrement morale.

Les Algériens ont subi différents traumas dus au terrorisme. Quelle a été la prise en charge sociale et comment la société a-t-elle dégagé, si c’est le cas, une immunité contre la radicalisation ?
Il existe une politique militaire pour mettre fin à ce phénomène. Malheureusement, rien n’a été fait sur les plans culturel, religieux, social, citoyen, etc. Le traumatisme est présent; la mort des militaires tués dans une embuscade à Aïn Defla a fait réactiver la mémoire traumatique des algériens, la preuve en est leur réaction massive sur les réseaux sociaux.

Dans ce même chapitre, la violence a pris aujourd’hui différentes formes… tant physiques que morales, et dans tous les milieux de vie sociale ; dans la rue, dans le foyer... Elle devient plus manifeste ! Y a-t-il un lien entre son exacerbation et ce que la société a vécu durant les années du terrorisme massif ?
Oui forcément. Comme je l’ai expliqué, c’est un tout. Cette violence tend à s’accélérer car le tissu social traditionnel se dissout. Mais aussi parce que les mémoires traumatiques restent à ce jour sans issue, car elles ne sont pas discutées dans le but de tirer des leçons et surtout des moralités ! Qui est la victime et qui est le bourreau ? A vrai dire, c’est une question d’éthique.

Tout compte fait, quelle définition donne la psychologie cognitive, discipline psychologique qui étudie le processus mental qui se rapporte à la connaissance et à la fonction qui la réalise, l’extrémisme et la radicalisation de l’individu ?
L’extrémisme trouve son explication dans la construction des schémas cognitifs de l’individu, mais également dans la manière avec laquelle les idées se sont construites, le tout en forte corrélation avec la structure de la personnalité de chaque individu. Enfin, bien évidemment, l’influence de l’environnement dans son rôle à faire intégrer ce qui est moderne ou post-moderne ? Plusieurs travaux de recherche en psychologie ont permis à certains chercheurs de conclure que la religion, en soi, n’y est pour rien et que la vraie cause de la violence se situe au niveau de la personnalité et du style cognitif de certaines personnes, notamment de leur profil autoritariste. Des personnes avec une structure autoritaire semblent trouver leur compte au sein d’une religion, trouvant là des idées, des croyances, des rites, des règles morales et une dynamique communautaire qui semblent correspondre à leurs besoins et à leurs attentes.

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