Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

La Psychologie en Algérie

La Psychologie en Algérie

Une lecture de l'actualité algérienne mais autrement...Yazid HADDAR


« Les délinquants sont de bons clients pour la radicalisation »

Publié par Haddar Yazid sur 18 Novembre 2015, 20:19pm

Dans cet échange de propos, Yazid Haddar, en sa qualité de praticien habitué à faire face à des profils fragiles, pose un double regard sur les multiples attaques qu’a subies Paris il y a maintenant une semaine. D’abord, celui de l’Algérien qui a vécu les années de sang, mais aussi le regard « français » pour avoir choisi de vivre et de travailler en France, reflétant le cas de tous les Algériens qui ont suivi la même voie. Il rappelle que l’Algérie est déjà passée par là, en combattant l’hydre terroriste sur les fronts militaire et politique.

Reporters : Votre parcours académique et par la suite professionnel vous ont conduit à vous installer en France, en région lilloise, depuis maintenant une dizaine d'années. Quel est le climat qui règne autour de vous, surtout que Lille, bien qu'éloignée de Paris, l'épicentre d'attaques terroristes sans précédent qui l'ont ciblé, est frontalière de la Belgique, identifiée par les enquêteurs français comme le fief des premiers djihadistes identifiés ?
Yazid Haddar : Tout d’abord, je condamne vivement ces actes barbares et inhumains qui n’émanent pas d’une volonté de construire un monde humain avec l’autre, dans sa globalité, dans sa diversité, mais d’une volonté de détruire l’autre. Ici, les gens sont consternés par ce qui vient de se produire. Ils baignent dans un sentiment d’incompréhension, et tous n’arrivent à comprendre ni ne mesurent les raisons de tels actes. La peur gagne les espaces publics.


Est-ce la même appréciation que vous avez faite au lendemain de l'attaque qui a ciblé la rédaction de l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, en janvier dernier ?
Non, malheureusement. Les réactions ne sont pas tout à fait les mêmes. Surtout pour certaines personnes de la population d’origine musulmane. Cette fois, même les plus sceptiques ne comprennent pas ce qui est arrivé. A tort ou à raison, il faut dire que les attentats contre Charlie Hebdo pouvaient revêtir, à l’extrême, une justification aux yeux des musulmans, consciemment ou inconsciemment, qui y voyaient une réponse aux caricatures du Prophète Mohamed. Là, aucune justification fiable ne peut être brandie. D’ailleurs, lors de la minute de silence observée sur tout le territoire français, aucune réaction hostile n’a été enregistrée, dans le sens où même les musulmans ont scrupuleusement respecté le mot d’ordre, contrairement aux événements tragiques de janvier dernier.


La presse française a relayé les déclarations « à chaud » du président français quelques heures après ces attaques, selon lesquelles la « France est en état de guerre ». Avez-vous le sentiment que c'est bien le cas ?
Il s’agit ici de mener différemment cette guerre dont le président français parle. Ce n’est plus une guerre classique, avec deux camps adverses identifiés qui s’affrontent sur un champ de combats. Mais d’une guerre avec des batailles, une bataille culturelle, contre la haine de l’autre, la culture de la destruction, une bataille politique, une bataille idéologique… Nous avons connu les mêmes événements en Algérie. L’armée algérienne a gagné la bataille militaire, et les hommes politiques ont gagné la bataille au niveau politique. Cependant, nous avons perdu la bataille culturelle et éducative, alors que le terrorisme pratiqué par Daech nécessite une nouvelle forme de guerre. L’ennemi est invisible, il est partout et nulle part ! De plus, il utilise les systèmes démocratiques pour arriver à ses fins, non pour l’enrichir. Il utilise à son compte les lois de la République pour exercer sa liberté et ainsi la consacrer à convertir les gens à sa cause et à les dévoyer. Malheureusement, tout cela nous l’avons connu en Algérie et nous en vivons les conséquences aujourd’hui en France.


Beaucoup de personnalités politiques françaises ou issues de l'émigration, des institutions représentatives des communautés religieuses en France, des associations et même des citoyens à travers les réseaux sociaux… réitèrent leur appel à ne pas tomber dans le précipice de la stigmatisation de l'autre ni de se laisser tenter par l'islamophobie ou le racisme. Considérez-vous que cet appel a été entendu ?
Vous savez, contrairement à ce que les médias essayent de propager, il n’y a pas vraiment de stigmatisation. Du moins, je ne la ressens pas autour de moi. Cependant, il y a la peur de la culture de la haine. Certaines personnes me disent souvent que ce n’est pas l’autre qui pose problème, mais c’est la manière dont « cet autre » impose sa culture. Parfois, les gens ici sont choqués par les pratiques socioculturelles de certains musulmans, comme le voile intégral. Les musulmans de France sont d’abord des citoyens français. Néanmoins, il se peut que dans certaines régions, des idées raciales produites par le Front national et la droite soient acquises. Mais il faut également parler de la discrimination qui existe à l’égard des « Blancs » dans certaines régions où il y a une prédominance d’une population issue de l’émigration, mais c’est un phénomène pour le moment réduit.


Selon les premiers éléments de l'enquête antiterroriste menée par le parquet de Paris, les auteurs des attaques, du moins ceux qui ont été identifiés jusque-là, étaient fichés comme des « délinquants » radicalisés. En votre qualité de psychologue, comment une telle transformation est possible ?
Encore une fois, notre expérience en la matière nous sert encore de modèle. Car nous aussi, en Algérie, nous avions vécu la même situation à ce niveau, d’anciens délinquants qui deviennent du jour au lendemain radicalisés, le plus souvent dans les prisons. C’est le même phénomène. A vrai dire, les délinquants sont de bons clients pour la radicalisation. Car, psychologiquement, ils sont fragiles, avec une personnalité totalitaire, formatée par des jeux vidéo violents, un foyer violent, une école violente, un quartier violent… Ils sont également prédisposés à combattre et sont fascinés par les discours violents. Comme ils sont, généralement, élevés dans une culture victimaire et discriminatoire, le discours identitaire les attire et surtout répond à leurs questions. Ils deviennent un terreau fertile et hautement réceptif aux prêches fanatiques et les cellules de recrutement terroristes maîtrisent parfaitement ces discours.


Une vague de soutien planétaire a été massivement relayée sur les réseaux sociaux. Cependant, beaucoup parmi les internautes algériens qui ont tenté d'afficher leur sympathie aux Français, de toute origine, ont essuyé de vives critiques et des commentaires désobligeants de la part de leurs concitoyens. Pourquoi ce « ressentiment » et comment l'expliquer ?
L’histoire entre la France et l’Algérie est vraiment compliquée. Vous savez, les mêmes personnes qui critiquent peuvent vous demander de les aider à s’installer en France. Le nationalisme en Algérie est toujours associé à la haine de tout ce qui provient de la France. Ceci dit, 80% des Algériens qui quittent le pays pour la France demandent la nationalité française, je vous laisse tirer une conclusion : il y a cinq millions d’Algériens en France. Or, les internautes peuvent dire tout et son contraire ! Il faut attendre une ou deux générations pour que les relations entre les deux pays s’apaisent.

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents