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La Psychologie en Algérie

La Psychologie en Algérie

Une lecture de l'actualité algérienne mais autrement...Yazid HADDAR


Liberté pour la langue arabe

Publié par Haddar Yazid sur 23 Octobre 2012, 10:10am

Catégories : #Culture

L'une des principales recommandations de l'Unesco depuis sa création en 1945 a été la scolarisation des enfants dans leur langue maternelle.

 

Par :  Abderrahim Youssi le lien clique ici 

 

A travers le monde arabophone, la langue sacrée continue de dominer la langue profane. L'emprise du religieux freine l'ouverture vers les différents dialectes parlés dans la région.

C'est peu dire que le monde arabe n'en finit pas d'étonner. La dernière incongruité ? Un peu partout, du Maroc au Yémen, là où ce " printemps " avait fait souffler un vent de liberté, les urnes ouvrent toutes grandes les allées du pouvoir aux factions de la société les plus conservatrices. Avec pour mots d'ordre le retour rigoureux aux valeurs de l'islam et davantage de conservatisme socioculturel sous-tendu par la langue arabe dite classique, telle qu'on la croyait pratiquée au VIIe siècle en Arabie.

 

On sait que la langue du Coran a été codifiée dans les livres de grammaire au cours du siècle suivant. Et ce sont ces deux fondamentaux de la religion et de la langue sacrée du Coran qui régissent la vie des communautés musulmanes arabophones depuis toujours. Mais quelles sont les conséquences de cette concordance de la foi et de la langue écrite ? Et de quelle manière le rigorisme de l'une atteint-elle les fonctions de l'autre ?


On se souvient que, très tôt, les conquérants arabes - et dans leur sillage, des émigrés venus d'un peu partout en Arabie et parlant différents dialectes arabes - se sont installés à travers le Moyen-Orient, l'Afrique du Nord, et sur le pourtour méditerranéen. Les peuples conquis et les nouvelles communautés ainsi créées se sont trouvés dans une situation de " diglossie ", tiraillés entre deux langues, en l'occurrence deux variétés de l'arabe.

 

La première est classique, immuable, uniquement écrite et élitiste. La seconde variété est vernaculaire. Mal vue, réduite à un usage oral, imprégnée des langues autochtones, elle a évolué avec le temps, simplifiant sa syntaxe.

 

Cette partition - phénomène dont les défenseurs de la langue sacrée n'ont jamais voulu admettre l'existence - allait avoir les conséquences dramatiques pour l'épanouissement et le développement de l'empire arabe d'alors, si vaste et si puissant par ces conquêtes, mais si fragile à cause, notamment, de cette diversité linguistique. L'arabe classique n'a jamais réussi à s'étendre hors des cercles restreints des élites lettrées venues de divers horizons, auxquelles il servait d'ailleurs de lingua franca scientifique et littéraire. Son laborieux apprentissage et son délicat maniement expliquent l'arriération scientifique et culturelle d'alors. A l'époque moderne, la diglossie, aujourd'hui encore adossée au dogme religieux, pose des problèmes insurmontables dans la communication et surtout dans l'enseignement.

 

Consommateurs de bien et d'innovations au gré de leur apparition, les Arabes n'ont pourtant admis l'imprimerie que tardivement, au moment de l'invasion napoléonienne de l'Egypte. S'appuyant sur la mémoire et la transmission orale, les maîtres des écoles coraniques récitaient aux élèves les contenus à transcrire sur des tablettes effaçables, pour que ceux-ci les mémorisent à leur tour.

 

Il est certain qu'avec ce mode d'enseignement, très rares étaient les apprenants qui, au cours des siècles passés, parvenaient au bout de plusieurs années d'études consenties au cours de leur enfance et de leur adolescence à mémoriser la totalité des soixante chapitres du Coran. Atteindre le seuil de l'une des prestigieuses universités ou medersas arabes, pour en sortir juriste, notaire ou imam était pour la plupart un rêve illusoire. A notre époque, cette difficulté demeure. Encore aujourd'hui, nombre d'adolescents quittent l'école publique quasi illettrés. Un paradoxe linguistique parcourt donc ces quatorze derniers siècles. Car cette communauté dont le Livre sacré s'ouvre sur l'injonction " Lis ! " n'a jamais vraiment réussi à généraliser l'alphabétisation.

 

Au XIXe siècle et au XXe siècle, la lutte anticoloniale et le nationalisme panarabe ont fait peser sur la langue une nouvelle exigence, celle de l'unité du monde arabe derrière le mot d'ordre : " Un seul peuple, une seule patrie, une seule langue. " Enfin, dernier paradoxe, à l'ère contemporaine est venue se greffer la revendication de " ré-islamisation " radicale comme solution aux différentes formes de corruption des sociétés arabo-musulmanes.

 

Le prestige accordé à l'arabe classique à travers les âges a donc participé à la création d'une situation de blocage dans les sociétés arabophones. Au cours des deux derniers siècles, aucun des mouvements réformateurs n'a semblé mesurer les problèmes attachés à cet attachement à la langue classique. Aucune réflexion n'a donc été menée pour résoudre l'état catastrophique de l'éducation, ou pour améliorer les choses sur les plans de la communication et de la diffusion plus large des connaissances parmi toutes les strates de la société.

 

Certes il y a quelques avancées dans les communautés arabophones, tant sur le plan social que dans le domaine de l'éducation. Mais le sous-investissement dans les systèmes éducatifs continue d'être la norme. Persiste aussi l'hypocrite adoption de la langue de l'ancien occupant par les bourgeoisies arabes au seul profit de leurs enfants ; l'anglais au Moyen-Orient, le français au Maghreb.

 

A l'inverse, des politiques hasardeuses ont été adoptées au nom de l'arabisation de la société souhaitée par cette bourgeoisie nationaliste au pouvoir depuis les indépendances. On en citera deux exemples. A travers différents pays arabes, les radios et télévisions publiques continuent d'avoir pour politique l'emploi de l'arabe classique et d'une langue occidentale que ne connaissent pas les enfants, si ce n'est ceux de la bourgeoisie. Les responsables estiment nécessaire d'exposer les jeunes téléspectateurs à ces idiomes pour en faciliter l'apprentissage. Les mêmes arguments ont guidé les choix linguistiques de l'enseignement public, où l'arabe classique est enseigné et utilisé pour transmettre tous les savoirs dès le début de la scolarisation. Les effets de ces politiques sont bien connus. Leur langue maternelle étant écartée, de nombreux enfants issus des classes populaires en viennent rapidement à abandonner ces deux importants relais pour la diffusion des connaissances, l'école et la radio et télévision publiques. La situation est encore pire pour les enfants issus des minorités linguistiques du monde arabe, parlant l'amazigh (berbère), le kurde, etc.

 

Combien de scientifiques, de poètes ou d'écrivains potentiels, ou simplement de citoyens accomplis se retrouvent ainsi, dès les premiers jours de leur vie, mentalement mutilés à vie ?

 

C'est, par conséquent, dans cette confusion entre le sacré et le profane (entre la révélation et la simple communication de l'expérience humaine ici bas) qu'on trouvera un début d'explication d'un malentendu persistant. C'est dans les conséquences de ce malentendu qu'il faut rechercher les causes des taux élevés d'analphabétisme et d'illettrisme si caractéristiques du monde arabe. La moitié de la population arabe est toujours analphabète, et moins d'un quart parmi ceux qui ont terminé leur scolarité arrive à manier l'arabe littéral, à savoir l'arabe classique légèrement modernisé.

 

Or une langue est pareille à un organisme vivant qui, pour fonctionner normalement, a besoin de se transformer régulièrement pour répondre aux besoins communicatifs de ses usagers, eux-mêmes en évolution constante. L'arabe a trop peu innové et la langue classique continue de faire autorité.

 

Dans la situation de sous-développement chronique de la totalité de ces pays, le repli sur des valeurs carrément archaïques interpelle. Il intrigue d'autant plus que ces contrées sont pour la plupart d'anciens berceaux de grandes civilisations, dont certaines sont aujourd'hui dotées de substantielles sources de revenus.

 

La croyance religieuse, l'intangibilité de la foi et des dogmes dont elle peut se prévaloir, se conçoit. Mais il extrêmement dommageable que l'écrit soit restreint à une langue qui n'est parlée spontanément par personne. Pis, cette langue n'a admis aucun changement depuis un millénaire et demi.

 

L'une des principales recommandations de l'Unesco depuis sa création en 1945 a été la scolarisation des enfants dans leur langue maternelle. Plusieurs communautés en Afrique et en Océanie, à l'origine sans écriture, l'ont appliquée avec bonheur dans le cycle primaire. Il n'est pas déraisonnable de penser que les petits arabophones aussi profiteraient pleinement d'une instruction dispensée dans leur variété nationale de l'arabe. Ces variétés contemporaines font preuve d'un dynamisme nouveau sous l'impulsion de l'urbanisation et d'une certaine modernité. Ainsi a-t-on vu, en Egypte, le recueil de récits entièrement écrit en arabe égyptien, Taxi, de Khaled Al Khamisi, devenir un best-seller.

 

A n'en pas douter, l'utilisation de la langue maternelle pourrait vaincre l'analphabétisme pour de bon et fournir un solide tremplin pour un meilleur apprentissage de l'arabe littéral lui-même, constituant de la sorte un pont entre deux variétés d'une même langue.

 



Abderrahim Youssi
né en 1943 au Maroc, Abderrahim Youssi est professeur de langue anglaise et de linguistique maghrébine à l'université Mohamed-V de Rabat. Il est l'auteur de " Grammaire et lexique de l'arabe marocain moderne " (Wallada, 1992) et a réalisé la première traduction en arabe marocain du " Petit Prince " d'Antoine de Saint-Exupéry (Aïni Bennaï, 2009) et " The Rime of the Ancient Mariner " de S.T. Coleridge (Kalimate édition, 2012.

 

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