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La Psychologie en Algérie

La Psychologie en Algérie

Une lecture de l'actualité algérienne mais autrement...Yazid HADDAR


Pour une approche sociologique de la violence urbaine en Algérie

Publié par Haddar Yazid sur 20 Mai 2013, 10:51am

Catégories : #PSYCHOLOGIE

Par Lahouari Addi le soir d'algérie du 20 mai 2013


Il n’est pas facile de définir d’emblée la notion de violence sur le plan théorique, et le débat parmi les anthropologues, sociologues, historiens et psychologues est incessant sur cette question.

 

Pour le cadre théorique, je renvoie à trois références bibliographiques qui aideront à clarifier l’analyse d’un objet difficile à cerner. Il y a l’introduction rédigée par E. Claverie, J. Jamin et G. Lenclud parue dans la revue Etudes rurales en 1984 qui a consacré un numéro spécial intitulé Ethnographie de la violence. Il y a ensuite le séminaire au Collège de France de l’anthropologue F. Héritier publié en deux volumes en 1996 et 1999 sous le titre Sur la violence. Enfin, je signalerai le livre plus récent en anglais paru aux Etats-Unis de N. Scheper-Hughes et P. Bourgois Violence in War and Peace : an Anthology (Blackwell, 2004). Ces trois textes font prendre conscience de la difficulté à définir la violence et aident à éviter les pièges normatifs et relativistes. Notre journée d’étude se limite à la violence urbaine qui est un aspect de la violence sociale, phénomène beaucoup plus vaste. En la matière, il ne s’agit pas de juger, mais de comprendre une action de cette nature pour expliquer comment elle est rendue possible, c’est-à-dire, comment la vie sociale arrive à produire ce qui la nie, puisque la violence est partout condamnée par l’opinion publique. Le sociologue n’émet cependant pas un jugement de valeur ; il rapporte une expérience humaine et tente d’analyser les dynamiques sociologiques par lesquelles la violence apparaît. A cet effet, je retiendrais la définition fournie par N. Scheper-Hughes et P. Bourgois qui considèrent la violence comme «à la fois une atteinte au corps, à la personne, à la dignité et aux valeurs». Cette définition correspond à la violence urbaine que nous voulons étudier. La violence urbaine est objectivement une atteinte au corps parce qu’elle est très souvent une agression physique pour contraindre la victime à obéir à la volonté de l’agresseur qui arrive à ses fins en bafouant la dignité de la personne et en piétinant les valeurs admises par la société. Elle est en outre susceptible d’être constatée par un médecin et quantifiée par les statistiques des services de sécurité. La violence urbaine est toute action exercée en ville par des individus ou des groupes d’individus à l’encontre de personnes qui ne sont pas en mesure de se défendre par elles-mêmes ou de défendre leurs biens. Là-dessus, il y a un consensus au sein de l’opinion publique qui l’identifie, la nomme et qui la juge, ce qui n’est pas le cas de toutes les violences sociales. En effet, beaucoup de personnes ne considèrent pas que l’échange monétaire est une violence des nantis sur les pauvres ; beaucoup de personnes refusent de reconnaître qu’il y a une violence quotidienne sur les femmes, y compris dans l’espace familial. Les violences considérées comme légitimes ne sont pas perçues comme violence parce que ce concept appartient au registre de ce qui est juste et injuste. Il y a donc un consensus sur la définition de la violence urbaine traitée par les professionnels de l’ordre et de la loi comme de la «délinquance», comme un «délit», c’est-à-dire une violation des lois qui protègent les individus et les biens. Dans cette perspective, je soumets à votre sagacité cette réflexion théorique qui a pour référence empirique les enquêtes de terrain menées à Oran par mes jeunes collègues Abdallah Bel Abbès, Hamza Bachiri et Bouabdallah Kacemi. Je me réfèrerai aussi à la presse nationale qui est une source d’informations inestimable sur la violence sociale dans le pays. Je termine cette introduction par souligner que la violence urbaine dont il est question exclut la violence symbolique de la société inégalitaire et celle des appareils de l’Etat qui est aussi physique. Il est question de la violence utilisée par des individus privés qui défient le principe du monopole de la violence détenue par l’Etat. Nous allons voir que ce défi ne découle pas de la psychologie des acteurs et qu’il est l’expression de transformations historiques et sociologiques à grande échelle que connaît la ville en Algérie depuis l’indépendance. La violence urbaine n’est pas spécifique à l’Algérie et, si l’on compare à certains quartiers de Los Angeles ou Rio de Janeiro, Alger et Oran apparaissent comme des havres de paix. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’y a pas de ville sans violence, et il faut abandonner ce rêve utopique de ville pacifique peuplée d’anges heureux. La vie sociale est conflictuelle et elle est plus conflictuelle lorsque l’organisation de la collectivité laisse se produire des inégalités et apparaître des frustrations et des besoins non satisfaits. Il ne faut pas oublier que la société est inégalitaire et que le lien social obéit à une multitude de formes de violence : politique, économique, symbolique, etc. Ce que l’opinion publique n’admet pas, ce que les usagers de l’espace public n’acceptent pas, ce que l’Etat condamne, c’est la violence physique dont il revendique le monopole. Ce monopole interdit à tous les citoyens l’usage privé de la violence, mais ne cherche pas à établir l’égalité ou l’ordre social juste. Ce n’est pas la vocation du policier de remédier aux inégalités sociales ; son rôle se limite à interdire aux uns et aux autres le recours à la violence privée. L’Etat revendique le monopole de la violence non pour assurer la justice mais pour garantir la liberté aux pauvres et aux riches de profiter de l’espace public. Ce rappel d’un principe de philosophie politique voudrait attirer l’attention sur le caractère inégalitaire de la société où prend sa source la violence urbaine. La promiscuité sociale et la densité humaine, conjuguées à la rareté des biens, produisent la violence. Toutes les villes du monde connaissent le phénomène de la délinquance à des degrés divers. Pour mieux cerner notre objet, il faut faire l’histoire de la ville algérienne de l’indépendance à nos jours. La ville en Algérie a connu trois périodes d'exode rural important : les années 1960, à la faveur de l'indépendance ; en 1972-1974 suite aux opérations de la révolution agraire ; et les années 1990, marquées par l'insécurité dans les campagnes. C'est surtout cette dernière phase qui a le plus marqué la ville algérienne car elle était déjà à la limite de la surpopulation. En effet, dans les années 1990, Alger, Oran, Constantine… n'étaient pas équipées pour recevoir des milliers de nouveaux citadins. Ces trois phases ont marqué la ville algérienne, particulièrement la dernière car l'espace urbain était déjà exigu. L'insécurité dans les campagnes a fait fuir plus de 1,5 million de personnes obligées de quitter villages et hameaux pour s'entasser dans la périphérie des villes. La conséquence est l'irruption massive de la délinquance comme l'indiquent les rapports officiels de la police et de la gendarmerie. Les ressources se sont raréfiées, les portes de l’émigration étaient fermées, le nombre de demandeurs d’emploi augmentait chaque année…, ce qui a provoqué un déséquilibre manifeste dans la ville entre l’homme et l’espace et entre les hommes et les ressources. Sous le poids du nombre, le tissu urbain s'est gravement détérioré, la pénurie du logement s’est aggravée, les coupures d’eau sont devenues plus fréquentes, le tout accompagné d'une paupérisation durable. Citant des chiffres du recensement de 1998, le journal El Watan souligne que plus de la moitié de la population algérienne vit en zone urbaine. «Selon les derniers chiffres, 58,3% d’Algériens vivent en ville, soit 6 Algériens sur 10 en 1998. Ils étaient 4 sur 10 en 1977 et 1 sur 3 en 1966 à vivre en ville. La population urbaine s’est donc multipliée par 2,5 entre 1977 et 1998. Sur les 5,1 millions de familles recensées en 1998, 3,1 millions résident en zone urbaine…» (Z. Monia, «Les mutations de la population algérienne», El Watan, 6 août 2001). La ville devenait de moins en moins accueillante et de plus en plus dure à vivre pour les plus démunis. Elle n'était pas préparée à recevoir un si grand apport de population ni en termes d'emploi ni en termes de logements ou d'infrastructures diverses. «Cet état de fait, constate le quotidien L'Expression, a accentué les problèmes dus à la délinquance, la violence…, la prostitution, l'indigence et le chômage.» (Fayçal Oukaci, L'Expression du 19 août 2002). Profondément marquée par la guerre entre militaires et islamistes, la ville a connu une dérive vers une violence sociale visible dans les comportements collectifs et individuels. Les psychologues ont évoqué plusieurs fois les séquelles des traumatismes individuels et collectifs sur des enfants qui auront intégré le complexe de la violence exercée sur les membres de leurs familles. Ces expériences douloureuses ont touché des dizaines de milliers de personnes. Les enfants des années 1990 ont aujourd’hui entre 18 et 30 ans, cette tranche d’âge la plus difficile pour les services de sécurité. Tout est violence en ville, à commencer par le rapport marchand pour ceux qui ne peuvent se permettre d’acheter quotidiennement de la viande et des fruits. Là où il y a survie, la violence marque les relations sociales qui imposent de défendre son bien par la force. Les marchés en Algérie sont l’illustration de cette violence symbolique et physique où la présence de la police est indispensable pour garantir un minimum de sécurité. Les riches viennent s’y approvisionner et se faire voir ; les moins riches viennent acheter en calculant ; les pauvres déambulent en espérant rencontrer des âmes généreuses pour leur donner quelque pièce. Les plus hardis de ces pauvres n’hésitent pas à voler qui un porte-monnaie, qui un morceau de viande, qui une radio-cassette d’une voiture en stationnement… L’une des raisons de cette violence généralisée est l’extension de la pauvreté et la rareté des ressources, enjeu de survie pour de nombreux groupes sociaux. Des scènes inédites marquent désormais les paysages urbains où des femmes avec nourrissons dans les bras dorment dans les rues, des enfants âgés entre 5 et 15 ans errent en groupes à la recherche de nourriture et d’abri, des mendiants par dizaines arpentent les trottoirs… Tout cela dans l’indifférence d’une population qui semble accepter avec fatalité une situation où l’individualisme exacerbé fait des ravages, y compris dans les relations familiales. Il n’est alors pas étonnant que la violence soit une ressource à laquelle certains ont recours pour se protéger ou se procurer ce dont ils ont besoin. Les agressions dans la rue en plein jour, les effractions des appartements, le vol à la sauvette dans les lieux publics… sont devenus une banalité désormais intégrée dans la vie quotidienne. Pour sortir de nuit, il vaut mieux être en groupe et éviter les endroits non éclairés. Les autorités y répondent par la répression, entassant de plus en plus de personnes dans des prisons déjà surpeuplées, secouées de temps à autre par des mutineries rapportées par la presse. Se sentant menacés, les riches se barricadent dans leurs villas somptueuses, abandonnant les lieux publics aux démunis. Lieu de rencontre de personnes se percevant les unes et les autres sans généalogie ni identité statutaire, la ville est l’espace où tout est permis : agressivité des uns vis-à-vis des autres, manifestation de l'instinct de survie, désir de puissance, volonté d'accumuler... Chargé de conflictualité, l’espace public fonctionne à la violence symbolique et physique où, comme le dit l’expression populaire, «esmine yakoul hefna» (le gros poisson mange le petit). Mais que fait la police, dira-t-on. La police, c’est comme les pompiers qui ne sont efficaces que si un seul immeuble prend feu. Si la moitié de la ville prend feu, ils restent impuissants. La société algérienne est sous le feu de grandes mutations sociologiques qui ne sont ni encadrées par les élites dirigeantes ni pensées par les élites académiques. Les Algériens subissent des dynamiques que ni l’Etat ni les élites ne maîtrisent. La violence dans l’espace urbain est l’illustration de cette incapacité que la rente pétrolière a cachée jusqu’ici. Dans un dossier consacré à la violence urbaine, le journal El Watan du 5 octobre 2012 rapporte des faits intéressants pour nous. Le journaliste a rencontré Nassim, un jeune homme de 21 ans de Baraki, qui raconte comment il est devenu membre d’un «gang» qui a fait de la violence une source de revenus. «Quand j’avais 18 ans, raconte le jeune homme, je tenais une table au marché de Boumati. Un jour, des jeunes sont venus me racketer sans que personne ne lève le petit doigt. Mon cousin, à qui j’avais donné leur signalement, a pu identifier l’un d’eux et m’a expliqué qu’il s’agissait d’un “gang”.» Avec des jeunes de son quartier, Nassim et son cousin se sont vengés en utilisant des sabres et des couteaux. Un nouveau «gang» était né, avec son code d’honneur, ses règles, sa hiérarchie, son territoire et ses faits et méfaits. Certains de ses membres feront de la prison d’où ils sortiront avec une légitimité qui ajoutera au respect qui est leur est dû par les autres «gangs». Les enquêtes de terrain menées par mes jeunes collègues à Mdina Jdida, Derb et Saint- Pierre à Oran reproduisent la même narration d’émergence de groupes avec des leaders entreprenants et pour qui délester une femme de ses boucles d’oreille dans la rue est un acte banal. C’est une activité «légitime» pour se procurer de la drogue et des habits de marque. Mes jeunes collègues ont fait une ethnographie de ces gangs avec la méthode de l’observation participante qui leur a permis de se familiariser avec un univers social qui a son langage, ses rites, ses mœurs et son rapport au temps. Le temps et l’argent ne sont pas appréciés avec les critères de l’employé qui attend sa paye chaque fin de mois. Souvent, dans le gang, la journée commence à midi et se termine vers 4h du matin sous les effets de l’alcool et de la zetla. Ces enquêtes rapportent des dynamiques de groupe avec ses phénomènes de leadership, de solidarité et de protection en contrepartie d’allégeance. Ce qui est à souligner, c’est que ces gangs ne vivent pas à la marge de la société à laquelle ils sont intégrés par les activités de l’économie informelle. Ces gangs contrôlent des réseaux de parkings de voitures, de vente de cigarettes de trabendo et de vêtements de contrefaçon, de recel d’objets de valeur volés, etc. Les enjeux financiers de ces activités sont estimés à des centaines de millions de dinars. Il y a aussi les opérations de racket dont a été victime le jeune Nassim à qui il a été demandé de payer un pourcentage sur le chiffre d’affaires. Ce dernier a refusé et a formé son gang, mais d’autres acceptent de payer pour être protégés des autres groupes prédateurs. Par certains aspects, la ville algérienne ressemble désormais à Naples, Brooklin ou Mexico. Paradoxalement, et ce sera ma conclusion, c’est aussi cela la modernité, et, de ce point de vue, l’Algérie se modernise en tuant la sociabilité traditionnelle qui faisait du groupe le bouclier protecteur de l’individu. Le groupe s’est malheureusement désintégré sous les effets de l’échange marchand qui a appris aux Algériens à compter le dinar pour le réserver à lui-même. Je ne suis pas nostalgique de l’ordre traditionnel, et les mutations que subit la société sont inéluctables. Je dis seulement qu’il faut accompagner ces mutations par le droit et la planification, si on ne veut pas avoir à faire à des dizaines de Zenjabi dans quelques années. Il faut aujourd’hui commencer à construire pour l’Algérie des 60 millions d’habitants et non pas penser doubler le nombre de policiers le moment venu. La répression à elle seule n’est pas efficace à résoudre le problème de la violence urbaine. 
L. A. 
Communication prononcée à la Journée d’étude sur la violence urbaine en Algérie, organisée au Crasc, Oran, le 13 mai 2013.

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