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La Psychologie en Algérie

La Psychologie en Algérie

Une lecture de l'actualité algérienne mais autrement...Yazid HADDAR


Psychanalyse en Algérie ?

Publié par Haddar Yazid sur 8 Août 2012, 21:57pm

Catégories : #PSYCHOLOGIE

un article publié dans : Prologues, numéro 33, printemps 2005


Par Alice CHERKI : Psychiatre, psychanalyste. Membre de la Fédération des Ateliers de Psychanalyse et de Psychanalyse Actuelle.

Cet article dresse un état des lieux de l'intérêt actuel pour la psychanalyse en Algérie. Psychologues et psychiatres se sont trouvés confrontés ces dernières années à des événements traumatiques répétés avec leur cortège de violences, de silence sur ces violences et de détresse psychique, aussi bien chez les adultes que chez les enfants. Leur formation classique et leur apprentissage du débriefing se sont révélés des outils insuffisants. C'est par ce biais que s'est réactualisé pour eux l'intérêt de la psychanalyse et de ses outils, y compris la thérapie familiale et le psychodrame analytique. Plusieurs petits groupes existent mais pour l'instant dans la dissémination. Hors du Maghreb, plusieurs psychanalystes d'origine algérienne travaillent en France, au Canada, en Suisse. Leur intérêt théorique revient répétitivement autour du malaise dans la culture et de la langue.

Parler de l’introduction de la psychanalyse et de sa place en Algérie n’est pas un exercice facile. Dans ce pays, la transmission en bien des domaines et en celui-ci en particulier, s’est faite et continue de se faire de façon brisée, dans des avancées, dans des ruptures violentes, dans une sorte de discontinuité dans laquelle il est encore difficile de repérer ce qui reste des effacements successifs.
Aussi, faire un état des lieux un peu historique est certes nécessaire mais ne constitue pas une causalité déterminante de « l’émergence » de l’intérêt actuel pour la psychanalyse théorique et pratique.

Un peu d’histoire

Il n’est pas inutile de rappeler que dans l’Algérie coloniale, il y eut à Alger deux psychanalystes. L’un qui resta peu de temps (le temps d’Alger capitale de la France Libre), l’autre plus installé dans les années 50. Ils étaient très marginaux, quasi clandestins. Ils avaient très peu de contacts avec la psychiatrie officielle de l’école d’Alger mais également avec les psychiatres de l’hôpital psychiatrique de Blida où la seule révolution fut, entre 53 et 56, l’introduction de la social-thérapie par Frantz Fanon et ses élèves.

Mais malgré tout l’intérêt théorique, méconnu que Fanon avait pour l’invention psychanalytique, puisqu’il faisait étudier à ses internes aussi bien Les cinq psychanalyses de Freud qu’Helen Deutsch ou Reich (le premier Reich), il n’y avait aucune pratique directe-ment psychanalytique telles que les psychothérapies individuelles et les super-visions. Il est vrai que les pensionnaires de l’hôpital psychiatrique de Blida avaient dans leur grande majorité des pathologies lourdes, souvent chronicisées et aucun des jeunes psychiatres n’était armé pour entreprendre des psychothérapies de psychotiques. Il flottait toutefois dans les services de Fanon un parfum de Saint Alban ou de La Borde. Et les entretiens individuels se faisaient surtout sur fond de guerre, avec des hommes et des femmes déstabilisés par la violence des agirs qu’ils commettaient ou subissaient. On appelait cela « troubles réactionnels ».

Tout cela s’effondrera d’ailleurs durant la longue guerre franco-algérienne. Dans l’Algérie de Ben Bella et de Boumedienne, la théorie de l’inconscient n’était pas à l’ordre du jour. Outre le fait que la pratique privée n’existait pas, la formation de la majorité des psychiatres et des psychologues évitait l’enseignement de la psychanalyse. Mais dans cet évitement, il était difficile de discerner ce qui revenait à l’idéologie officielle de la « construction du socialisme » de ce qui était imputable à la culture et aux traditions de l’Islam. Les prises de position étaient très floues, pas toujours affirmées ; la culture et les traditions de l’islam ne faisaient pas bon ménage, disait-on, avec les théories freudiennes qualifiées de théories individualistes prônant l’émergence d’un « Je » singulier en lieu et place d’un « nous » structurant. Ce « nous » structurant était également du côté de la construction de la nation socialiste.

Il était également difficile en ces temps-là de faire passer, même auprès de ceux qui avaient de la croyance en Dieu, une image confuse, des notions telles que pulsion de vie et pulsion de mort, sexualité infantile, totem et tabou. Quoi qu’il en soit, la psychanalyse n’était pas à l’ordre du jour, pas plus que l’enseignement de l’histoire.
Il y eut le retour, après des études en France, de Boucebci, puis plus tard de Benhabib et de Goutali qui ont essayé d’introduire dans l’institution de soins la dimension psychanalytique.

En 1989, après les évènements d’octobre 1988, est créée avec le concours du docteur Bennouniche, responsable du service psychiatrique de Bab-el-Oued, sous l’impulsion de Benhabib et de Goutali « l’Association de Formation continue en santé mentale » qui se maintiendra contre vents et marées jusqu’en 1994. Ils organisent des séminaires de formation psychanalytique auxquels sont conviés des collègues français. La dernière en date fut Ginette Rimbaud. On y travaille intensément trois jours durant. Ils essaient aussi, l’édition étant plus libre, de reprendre en Algérie des textes de Freud, de Lacan, de Dolto. Loutfi Benhabib crée aux « Deux Moulins », dans l’immédiate banlieue d’Alger, un Centre de jour pour enfants autistes. Parallèlement, à Blida, Houria Salhi, pédopsychiatre, introduit aussi dans son service d’enfants et d’adolescents une approche psychothérapique d’inspiration psychanalytique. Mais malgré l’ouverture de 1988, le contexte politique se durcit, et de nouveau ruptures et violences s’installent dans la société algérienne.

Boucebci, comme tant d’autres, est assassiné. Benhabib et Goutali (qui s’était installé comme psychanalyste en ville et avait commencé à recevoir des patients) sont obligés de s’exiler, Benouniche et Houria Salhi de se terrer. Ils ont eu très peu de temps les uns et les autres pour essayer d’aborder, au-delà de l’immédiateté de leur pratique, une étude des contradictions éventuelles entre le poids de la tradition et l’importance de la parole du sujet, même enfant, pour « aller mieux ». Ils ont pu seulement constater que la psychiatrie universitaire leur signifiait par exemple que compte tenu de la structure de la société algérienne musulmane, il ne pouvait y avoir de symptômes psychiques chez l’enfant ou encore qu’il ne fallait pas s’inquiéter des pathologies addictives puisque l’alcool était prohibé par l’Islam. Comme le souligne avec beaucoup de pertinence Lotfi Benhabib, c’était exactement le type de discours que tenaient les psychiatres d’Alger avant l’indépendance.
Il fut dit qu’une des raisons pour lesquelles Boucebci fut assassiné est qu’il se préoccupait du sort de l’enfance abandonnée et préconisait l’adoption des enfants orphelins, traditionnellement interdite en Islam. Mais dans le même temps, dans le centre créé par Benhabib pour les enfants autistes, travaillaient parmi d’autres une ou deux jeunes femmes voilées qui participaient sans réserve à l’accompagnement des jeunes autistes.

Entre 1994 et 2000, l’Algérie fut dévastée par ce qu’il faut bien appeler une guerre, avec violences, tortures, disparitions, massacres, viols. Paradoxalement, dans ce contexte dont nul ne sortit indemne, y compris « les spécialistes », jeunes psychologues et jeunes psychiatres, parfois atteints dans leur proximité familiale et dans leur chair même, ont découvert que recours à la psychiatrie classique fit la démonstration de son insuffisance.
Devant la massivité des situations de détresse psychique, des sidérations infantiles, des silences post-traumatiques des jeunes filles raptées et violées1... la formation rapide au débriefing leur parut dérisoire. Il faut battre en brèche les silences, celui sur les viols auquel effectivement la culture prend une part active – une femme violée doit se taire car elle est le déshonneur de la famille –, celui sur les enfants porteurs d’une histoire qui les rend muets… C’est par ce biais, par celui du traumatisme psychique, qu’a resurgi l’intérêt pour la psychanalyse... et ses dérivés : thérapies familiales, psychothérapies de groupe.

Situation actuelle

Que peut-on dire Aujourd’hui ? L’état des lieux présenté ici ne se prétend pas exhaustif. Il est sans doute partiel car il est possible qu’existent d’autres initiatives, notamment dans la région d’Oran. Mais la tendance actuelle est davantage à la dissémination qu’au regroupement.
Différents groupes non institutionnalisés travaillent mais ne recourent pas à l’appellation psychanalyste et ne sont pas – par choix – directement affiliés à des groupes psychanalytiques français.
Le plus ancien de ces groupements est la Société Algérienne de Recherche en Psychologie (SARP), association scientifique à caractère non lucratif agréée en décembre 1989. Elle regroupe des enseignants, chercheurs de l’Université d’Alger ainsi que de nombreux psychologues praticiens. Entre autres activités, elle assure le fonctionnement d’un centre de prévention et de prise en charge psychologique avec consultations, supervision des praticiens et plus récemment, interventions auprès des traumatisés des tremblements de terre. La SARP n’a pas vocation à être un lieu de formation psychanalytique. Toutefois, sous l’impulsion de Aït Sidhoum et de Cherifa Bouata, actuelle présidente de la SARP, des intervenants, essentiellement affiliés à la Société Psychanalytique de Paris (SPP) ou à l’Institut de psychosomatique de Paris s’y sont rendus régulièrement pour assurer des supervisions. Les premiers furent Roger Peron et Jean Cournut qui participèrent en 1999 à des journées sur la notion de traumatisme du point de vue psychanalytique.
Un autre groupe informel, le Groupe de Recherches en Psychopathologie (GRPT), animé par des analysants de l’école de la Cause freudienne, étudie l’œuvre de Lacan mais se refuse à toute association officielle et encore moins à toute représentation d’un groupe français en Algérie.

Enfin, une autre initiative a vu le jour il y a presque trois ans. Elle réunit une vingtaine à une trentaine de participants généralement psychologues, psychiatres travaillant dans le privé ou le public. Leur souci immédiat est un souci de formation psychanalytique théorique et pratique. Ce groupe, non constitué pour l’instant en association, a une visée directement psychanalytique. Depuis deux ans, ils se réunissent régulièrement pour parler ensemble de leurs cas et aussi lire des textes de Freud sur l’hystérie, l’interprétation des rêves, l’inconscient …
Ils accueillent régulièrement trois psychanalystes parisiens pour débattre d’un certain nombre de points théoriques et présenter des cas en supervision individuelle ou collective. Le projet initial, plus ambitieux, était que ces intervenants psychanalystes reconnus mais ne venant au nom d’aucune association puissent venir à dates régulières sur une durée de trois jours et assurer ainsi la mise en place et la poursuite des cures. Mais pour l’instant, cette formation plus continue d’analyse personnelle en Algérie n’a pu être mise en place en raison essentiellement d’obstacles matériels. Mais il est à noter que quelques personnes font régulièrement le voyage Alger-Paris pour une psychanalyse personnelle. Là encore demeure « le problème des visas ».

Contrairement peut-être au Maroc, le questionnement psychanalytique actuel est né à partir d’une confrontation avec la destructivité, la violence faite aux femmes, le silence sur l’histoire.
Il est curieux de constater que l’affrontement contradictoire avec l’emprise de la religion n’est pas au premier plan car les interrogations partent de la quotidienneté avec les sujets en souffrance et le matériel véhiculé par l’habitus familial ou social est, dans ces cas pratiques, intégré dans la compréhension et l’écoute comme toute autre représentation.
Dans le groupe de travail auquel j’ai fait allusion, parmi les plus fidèles, de mois en mois, se trouvent au moins deux jeunes femmes portant un foulard... Les questions qu’elles posent sont souvent extrêmement pragmatiques et désarmantes mais elles ne soulèvent pas l’hostilité du groupe et ne cherchent à aucun moment à opposer la parole du Coran à la détresse des patients qu’elles côtoient.

Chacune des initiatives antérieures, que ce soit celle de Boucebci, de Bennouniche, Goutali, ou de Benhabib, n’a pas duré assez longtemps pour s’inscrire dans un travail de recherche. Aujourd’hui, à ma connaissance, les différents groupes ne se proposent pas encore explicitement une recherche théorique en psychanalyse au Maghreb.
Dans la description non exhaustive des initiatives actuelles en Algérie, j’ai privilégié psychologues et psychiatres. Mais des initiatives de linguistes existent. En outre, de façon individuelle, des penseurs et des écrivains algériens se sont intéressés à la psychanalyse en Algérie même. et bien entendu, à l’étranger aussi. En France majoritaire-ment mais aussi au Canada et en Suisse.

Hors d’Algérie, en France, de plus en plus d’Algériens et d’Algériennes2 ont une expérience personnelle de la psychanalyse. Un certain nombre ont choisi de devenir psychanalystes et ont une pratique privée importante ; leur affiliation aux groupements psychanalytiques français est diverse et leur implantation géographique va du nord au sud et de l’est à l’ouest du territoire français. Mais, à ma connaissance, la grande majorité d’entre eux ne s’est pas rapprochée du mouvement d’ethno-psychiatrie français ou, pour ceux qui l’on fait, s’en est détournée.
Certains proposent des groupes de travail où les questions de la guerre, du malaise dans la culture, de « l’indicible dans la langue et dans l’histoire reviennent constamment ». 
Mais ce court article n’a pas vocation à établir des listes et je n’ai pas pensé utile de donner trop de noms patronymiques. Il m’a paru plus important, dans ce bref aperçu, d’indiquer les tendances, les obstacles, les avancées ′

Notes

1. Pour celles que l’on retrouvait encore en vie.
2. Je n’y inclus pas les Français dont les parents ou grand parents sont Algériens. Je parle ici de personnes nées et ayant grandi jusqu’à l’âge adulte dans l’Algérie indépendante.

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