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Vous allez lire une analyse, que je trouve
remarquable, sur m'évangélisation en kabylie publié sur le net "Esprit Bavard"...
Par Larbi Graïne (*)
Depuis quelques années déjà la
question de l’évangélisation ne cesse d’alimenter les colonnes de journaux tant nationaux qu’étrangers, lesquels relayés par des sites Internet se font régulièrement l’écho de
l’apparition en Algérie de nouvelles communautés évangéliques. D’aucuns ont pu penser que cette campagne menée tambour battant n’est que pure affabulation tant la polémique qu’elle a
suscitée paraît participer de la stigmatisation d’une région particulière du pays. Pour autant l’Eglise d’Algérie a fini par reconnaître officiellement l’existence d’un mouvement de
prosélytisme chrétien en direction des musulmans dont du reste elle a tenu à se démarquer. Sa première réaction a été de dégager la responsabilité des religieux qui y officient. Il ne
reste alors qu’à admettre le caractère clandestin du mouvement. Sans préjuger de l’importance de ce mouvement, notre propos n’est pas d’essayer d’en percer le fonctionnement, ni de savoir
pourquoi les gens se convertissent mais d’analyser les réactions auxquelles cette campagne a donné lieu. De notre point de vue l’évangélisation quelle que soit son importance, a bénéficié
d’une sur médiatisation qui atteste d’une volonté d’instrumentalisation politique du phénomène.
Cela étant dit à travers cet écrit, nous entendons observer la neutralité par rapport aux choix individuels et collectifs en matière de religion, celle-ci
étant une quête de la spiritualité insécable de la liberté de conscience et du libre arbitre. Il faut tout simplement laisser se dérouler le rouleau de
l’histoire.
L’impérialisme américain, de retour par la … Kabylie
La majorité des essais
d’explication du phénomène évangélique donnent à voir une Algérie menacée par « une stratégie mondiale d’obédience néo-protestante américaine », autrement dit l’impérialisme américain qui
repose jadis sur la puissance militaire et économique se meut en un impérialisme religieux qui a pour but de détruire l’islam. La Kabylie prend une place centrale dans ce schéma, elle
apparaît comme l’instrument d’un plan visant à affaiblir l’Algérie. Elle est au centre du « choc des civilisations » au centre de cette confrontation inévitable entre l’islam et le
christianisme, l’Orient et l’Occident. L’évangélisation mobilise ainsi un imaginaire qui cadre bien avec une religiosité manipulée, à la mesure de la capacité diabolique que prêtent, des
millions de musulmans au pays de l’oncle Sam, allié d’Israël, honni et discrédité pour ses menées en Irak et ailleurs. « Se considérant lui-même comme un « chrétien renaissant » (Born
Again Christians), George W. Bush s’est fixé publiquement pour objectif de « promouvoir une vision biblique du monde » depuis les attentats du 11 septembre 2001 », note Saâd Lounès
(1). Aussi, les conversions paradoxalement apparaissent-elles de bricolage, manquant de sincérité puisqu’elles
viennent en contrepartie de promesses d’exil, d’argent ou de visa. On insiste sur le caractère clandestin de réseaux tissant leur toile à l’échelle planétaire où les dollars coulent à
flot. C’est une sorte d’Al Qaida américaine ou chrétienne qui a des appuis jusque dans les ambassades et à l’occasion des ramifications en France. L’imagerie qui prend ainsi forme sous
des formes savantes et documentées allant jusqu’à donner des détails et des statistiques colle bien à l’air du temps puisqu’elle maintient l’islamiste invétéré dans son duel perpétuel
avec Satan.
Brève chronologie des évènements
Dès l’année 2004 la campagne de
conversion est signalée un peu partout dans le pays notamment en Oranie, dans le Constantinois et dans le Sud. Mais les officiels algériens dont le ministre des affaires religieuses,
Bouabdellah Ghlamallah, évoquent le « prosélytisme chrétien en Kabylie ». La focalisation sur cette région ira alors crescendo.
Les premières alertes remontent selon nos propres recoupements à l’année 2000 où le journal El Khabar a fait état pour la première fois d’activités prosélytes
au profit du christianisme. La polémique a ensuite enflé au plus fort de la révolte kabyle du Printemps noir. Un chef de parti, Mahfoud Nahnah a cru politiquement rentable de traiter
Belaïd Abrika de « fils de Jésus ». Le point d’orgue du tapage médiatique parait être atteint lorsqu’en date du 15 mai 2004 une dépêche de l’Associated Press sous le titre accrocheur de «
L’évangélisation gagnerait du terrain en Kabylie » fait le tour des agences de presse. Citant un « universitaire islamiste » du nom de Amar Haouli qui s’exprimait au cours d’un colloque
organisé à l’Université des sciences islamiques de Constantine, la dépêche nous apprend l’existence de « 15 églises à Tizi Ouzou, fréquentées par 30,58 % des habitants de cette région ».
Une région qui compte poursuit AP environ « six millions d’habitants». La dépêche d’AP est reprise partout dans le monde. La presse arabe et surtout saoudienne en fera ses
choux gras réanimant la rengaine antiberbère ainsi que le souvenir d’un Maghreb dissident sous le lointain empire abbasside. Il n’empêche ladite dépêche fera retour chez nous puisqu’elle
fera réagir Saâd Lounès qui commettra un article que publiera El Watan sous forme de contribution (2).
Quoi qu’il en soit les autorités algériennes prennent les choses très au sérieux. Le 20 mars 2006 le Parlement adopte une nouvelle ordonnance devant organiser
l‘exercice des cultes autres que musulmans. Le nouveau texte énonce que les cultes autres que musulmans ne peuvent être tolérés que dans un cadre associatif et reconnu par l’Etat. Le
texte prévoit également la création d’une commission nationale des cultes chargée de donner « un avis préalable à l'agrément des associations à caractère religieux et à l'affectation d'un
édifice à l'exercice du culte ».
Mais pour l’opinion occidentale le gouvernement algérien a fait l’aveu de sa peur des conversions des Algériens musulmans à la religion chrétienne. Dans une
déclaration à l’AFP, le pasteur Hans Hauzenberger de l’Eglise protestante d’Algérie a posé cette question : « Si je discute autour d'un café avec un voisin musulman et que je parle
de Jésus, cela sera-t-il considéré comme un acte de prosélytisme ? Tomberai-je sous le coup de cette loi ? » Le père Gilles Nicolas, proche de l'archevêque d'Alger, Mgr Henri Teissier a
exprimé la même appréhension, il s’inquiète de voir « des gens mal intentionnés » tentés d’ « en faire un usage abusif ». L’ordonnance édicte « quiconque incite, contraint ou utilise des
moyens de séduction tendant à convertir un musulman à une autre religion » peut encourir une peine allant de « deux à cinq ans de prison et un million de dinars d’amende ». Le rapport
2006 sur les libertés religieuses dans le monde du département d’Etat américain a jugé l’ordonnance contraire aux principes de la liberté de conscience et de religion. Le nombre de
chrétiens vivant en Algérie selon le document américain ne dépasse pas les 5000. L’insécurité engendrée par le terrorisme « a conduit précise le même document de nombreux chrétiens et
juifs à quitter le pays depuis 1992 ».
Retombées médiatiques de l’application de l’ordonnance
Il n’empêche, la Kabylie va
revenir sur la scène médiatique à la faveur des péripéties entourant justement l’application de la fameuse ordonnance.
Dans son édition du 12 septembre 2006, El Khabar annonce le début de l’application de la nouvelle législation (soit 5 mois après son adoption), ce quotidien
fait état de l’interdiction des activités d’un groupe de Français qui projetait d’organiser une conférence sur le christianisme évangélique à la nouvelle ville de Tizi Ouzou. La même
publication, dans son édition du 4 septembre 2007 évoque la condamnation de cinq algériens accusés d’avoir prêché le christianisme dans les wilayas du centre. En janvier 2008 le même
journal ébruitera une autre affaire, celle se rapportant à un directeur d’école relevé de ses fonctions par la direction de l’éducation de Tizi Ouzou pour « incitation au christianisme et
non respect du programme scolaire ». Le ministre des Affaires religieuses Bouabdellah Ghlamallah a salué sur les ondes de la chaîne 2 de la radio nationale cette décision. Le journal
Liberté du 19 janvier 2008 soutient que le directeur en question a nié les faits qui lui sont reprochés. Dans un entretien à El Khabar paru le 10 février 2008 Cheikh Bouamrane, président
du Haut conseil islamique (HCI) a évoqué l’expulsion de jeunes Africains (3) suspectés d’évangélisation à Tizi
Ouzou. Sur sa lancée il a indiqué avoir déposé plusieurs rapports à la Présidence qui « ont conclu que les évangélistes en Algérie n’agissent que dans le but de porter atteinte à l’Islam
». En outre El Khabar du 2 janvier 2008 donne la parole à Abderrahmane Chibane. Celui-ci déclare qu’ « il incombe aux autorités de faire face à l’activité de l’Eglise protestante qui
sévit en Kabylie »
Le 4 février 2008, la chaîne 3 de la radio algérienne diffuse un reportage réalisé en 2007 sur l’évangélisation en Algérie. Cheikh Bouamrane, qui intervenait à
la fin de l’émission estime que le phénomène du prosélytisme évangélique est devenu plus « visible » et plus « cynique » depuis quelques temps en Algérie. Le jour même où ce reportage
radiophonique est diffusé, El Khabar ajoute un nouvel élément au dossier de l’évangélisation.
Derrière l’évangélisation, le MAK
Alors que jusque-là on tenait
comme responsables du prosélytisme chrétien les seuls étrangers, voici qu’entre en scène un nouvel accusé : le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK) de Ferhat Mhenni. En effet El
Khabar daté du 4 février 2008 rapporte le courroux du président de l’Association des oulémas, Abderrahmane Chibane, lequel accuse nommément le MAK d’être derrière le prosélytisme
chrétien. Chibane traite le mouvement autonomiste de « vivier de l’action évangéliste qui tendrait à isoler la Kabylie du reste du pays ». Il demande au chef du gouvernement d’intervenir
afin de « mettre un terme à une campagne qui vise à porter atteinte à la religion et aux symboles de l’Algérie ». En outre les partis berbéro – nationalistes, le Front des forces
socialistes (FFS) et le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), jusqu’à tout récemment tenus pour représentatifs de la Kabylie sont brutalement relégués au second plan. On
ne sollicite pas leur avis sur la question car aux yeux de beaucoup d’observateurs ils ne peuvent rivaliser avec le MAK, lequel incarnerait une sorte de « pureté kabyle
».
Mise en doute de la religiosité des Kabyles
Au fil des jours les allusions au
danger « évangéliste kabyle » se multiplient. Ce que l’on s’attache à démontrer c’est qu’il est permis de douter de la religiosité musulmane de la population de la kabylie. Le quotidien
Al Chourouk a rapporté que les habitants d’Aït Smaïl dans la wilaya de Bejaia se disputaient la viande de sanglier dont le prix était arrivé à hauteur de celui du mouton. A en croire El
Khabar du 15 janvier 2008, des imams et des théologiens ont mené une enquête sur le terrain. Ils ont ainsi répertorié 17 raisons qui auraient joué en faveur des conversions. Selon
les enquêteurs religieux, les évangélistes ont trouvé un terrain propice en Kabylie du fait de la « non- assimilation des questions relatives à la foi et au fiqh (théologie). Autres
facteurs évoqués : le « vide spirituel qui prévaut chez beaucoup de jeunes de la région (…) l’existence de nombreux villages qui sont dépourvus d’imam pour la
prière».
Ce qui est intéressant de souligner c’est que les enquêteurs évoquent d’autres régions du pays comme pour dire que la Kabylie ne détient pas l’exclusivité en
matière de reniement de la foi islamique car en fait c’est de cela qu’il s’agit. Ainsi apprend-on que les renégats courent aussi les rues dans les wilayas de Sidi Bel Abbès et Mascara.
L'Est et le Sud-Est occupant le hit-parade de la croyance à en croire cet article de presse. Ainsi les pourfendeurs des évangélistes prennent le soin de masquer les relents de
régionalisme que leur discours insidieusement distille. Mais à lire ces écrits récurrents qui pointent le « vide spirituel » et la « méconnaissance des questions de la foi » chez les
Kabyles on se croirait revenu à la période coloniale.
La montée au créneau des clercs
L’examen rapide de la chronologie
des faits médiatiques révèle ceci : les responsables religieux comme par un accord tacite ont fait des déclarations publiques presque au même moment. A partir de janvier 2008, c’est le
trio, Ghlamallah, Chibane et Bouamrane, qui alimentent la polémique qui va mettre sous les feux de la rampe les régions kabyles. Ce soudain accès de fièvre qui s’empare des sphères
religieuses officielles intervient après une année de relative accalmie. En effet l’année 2007 a consacré l’avènement d’Alger capitale de la culture arabe, sans doute, cette manifestation
a-t-elle incité nos dignitaires religieux à plus de modération et de retenue. Cela pourrait expliquer pourquoi le reportage sur l’évangélisation de la chaîne 3 n’a pu être diffusé en son
temps. Ayant fait coïncider le démarrage de cette manifestation culturelle avec le jour de l’an berbère (12 janvier), les autorités ont cherché visiblement, durant toute l’année,
l’apaisement en même temps que de pouvoir mêler les Amazighs à toutes les sauces arabes. Maintenant que les lampions de la fête orientale se sont éteints, les pauvres Kabyles sont
renvoyés à leurs origines douteuses poussant les plus sensibles d’entre eux à exhiber en vain le nombre de mosquées dont on dit qu’il est le plus élevé en Algérie pour prouver qu’ils
demeurent encore attachés à leur religion.
On aurait pu s’attendre dans le cas de la Kabylie connue pour son particularisme linguistique à l’ouverture d’un débat public sur la question de la
minorité culturelle. Mais non. C’est de minorité religieuse comme si on était au Liban que nos clercs nous parlent. On fait tout comme si la minorité ne pouvait qu’être religieuse, comme
si le particularisme linguistique et culturel kabyle ne suffisaient pas par eux mêmes pour constituer une minorité. On en arrive ainsi au dernier épisode de la campagne médiatique
relative à l’apostolat chrétien. Cette fois-ci c’est Bouabdellah Ghlamallah qui enfonce le clou en déclarant à El Khabar du 14 février 2008, que les prosélytes « viennent en Algérie non
pas pour l’amour du pays ni pour l’amour du christianisme mais pour créer une minorité qui va donner argument aux puissances étrangères afin de s’ingérer dans nos affaires au nom de la
protection des minorités. Autrement dit l’attaque évangéliste a pour but inavoué de susciter une minorité qui va revendiquer le droit à la protection ». Ces propos rejoignent ceux tenus
par le président de l’association des oulémas sur le MAK. Ils ont ceci de commun qu’ils font allusion à une Kabylie en état de dissidence larvée. Mais, celui qui a développé les propos
les plus savants est Cheikh Bouamrane. Il a soutenu sur les ondes de la chaîne 1 de la radio nationale que « les raisons des campagnes d’évangélisation (…) trouvent leurs racines dans le
début de l’histoire coloniale du pays, plus précisément avec la campagne de l’église catholique et du cardinal Lavigerie».
La facture historisante de cette affirmation cache mal une contre-vérité. Si effectivement les campagnes d’évangélisation ont trouvé leurs racines dans le
début de l’histoire coloniale, elles n’en appartiennent pas moins à ce même passé colonial. Les campagnes d’évangélisation actuelles étant motivées par d’autres considérations, lesquelles
sont déterminées plutôt par le contexte sociohistorique de l’Algérie d’aujourd’hui. Le discours anti-évangélisation qui essaye d’occulter cette réalité repose sur la stigmatisation de
l’islamité des Kabyles rappelant étrangement en cela la fantasmagorie coloniale – le mythe kabyle - de la fin du XIX e siècle. Mythe qui avait accompagné le prosélytisme sous
l’occupation. Les clichés, les poncifs attachés à ce mythe ont fait l’objet via le système scolaire français d’une large diffusion dans la société colonisée. Est-ce que ce sont ces
fantasmes coloniaux qui font retour chez nous ?
Retour du mythe kabyle
Le mythe kabyle a été forgé
pendant la colonisation. Comme tout mythe, il est un langage. Dans le cas qui nous occupe, il consiste à dire grosso modo ceci : les Kabyles ressemblent aux Européens, leur islamité étant
sujette à caution donc ils sont plus faciles à assimiler. Le mythe repose sur des thèses pseudo - scientifiques, nous verrons plus loin qu’en son aspect plus précisément religieux le
mythe kabyle est antérieur à la colonisation. Au risque de schématiser, nous avons privilégié ici la description du mythe sous le rapport religieux étant entendu que dans les limites de
cet article nous ne pouvons épuiser entièrement le sujet. En 1826 avant même le débarquement français de Sidi Ferruch, l’Abbé Raynal évoque dans ses écrits l’origine « nordique » des
Berbères. Il déclare qu’ils ont des yeux bleus, des cheveux blonds et descendraient des vandales (4).
En 1847 le Colonel Daumas et le capitaine Fabar publient un ouvrage dans lequel ils opposent la « race arabe » à la « race kabyle », « le peuple Kabyle,
en partie germain d’origine écrivent-ils (…) a accepté le Koran, il ne l’a point embrassé…Contrairement aux résultats universels de la foi islamique, en Kabylie nous découvrons la sainte
loi du travail obéie, la femme à peu près réhabilitée, nombre d’usages où respirent l’égalité, la fraternité, la commisération chrétiennes. » (5) Une abondante littérature ne tarde pas à voir le jour, elle donne à voir le Kabyle comme étant un individu hésitant peu
convaincu sur le plan religieux, prêt à abandonner l’islam pour peu que l’on s’occupe de lui. Les Kabyles écrit en 1857 le baron Aucapitaine sont « tièdes sectateurs de Mahomet» (…) «
leurs villages ressemblent avec leurs toitures rouges, à nos bourgs de France, ils portent tatouée une croix…et leur jour férié, c’est le dimanche ! » Il conclut en déclarant : « Dans
cent ans, les Kabyles seront français ! » (6) Le mythe a été élaboré par les colons européens pour
inciter les autorités coloniales à déployer des efforts en vue de christianiser ces « bons sauvages » de Kabyles. N’ayant rien à coloniser en Kabylie, la région étant entièrement
montagneuse et donc très pauvre en terres cultivables, les Français veulent coloniser les esprits. D’où dans un premier temps la tentative d’évangélisation et dans un second temps la
scolarisation plus poussée par rapport au reste de l’Algérie. Connu pour être pourfendeur du « Royaume arabe » si cher à Napoléon III, le docteur Warnier écrit le plus sérieusement du
monde que « les Berbères du Djerdjera montraient les plus heureuses dispositions pour un retour complet au christianisme ». (7)
Prônant l’assimilation Warnier étonnera certainement plus d’un Algérien aujourd’hui lorsqu’il note que les âarouch « descendent du municipe romain »
(8) Gastu, député d’Alger, soutient en 1884 que les Kabyles peuvent aisément « fusionner avec les Européens tant
leurs mœurs ont des affinités avec les nôtres » Quant à Camille Sabatier il parait s’enthousiasmer en soutenant que celui « qui dicta les canouns kabyles fut non pas de la famille de
Mohammed et de Moïse, mais de celle de Montesquieu et de Condorcet ». Plus loin il lâche sa vérité « en réalité, écrit-il le Kabyle est essentiellement anticlérical. Ses canouns sont la
négation la plus énergique des principes de l’Islam ». (9)
C’est grâce à cette propagande que les partisans de l’assimilation des Kabyles finissent par convaincre les autorités de la nécessité d’envoyer en Kabylie des
missionnaires pour évangéliser les populations locales. Le mythe kabyle nous dit l’historien Charles-Robert Ageron s’était tellement diffusé dans l’opinion que lorsqu'éclate
l’insurrection de 1871 sous l’égide d’El Mokrani, personne ne s’avise qu’il s’agit d’une révolte kabyle.
C’est à lumière de ces développements que peut s’éclairer l’entêtement de nos dignitaires religieux à jeter à la vindicte populaire ces Kabyles- qui comme le
dit le rapport de la commission Ghlamallah dépêchée en Kabylie,- souffrent du « vide spirituel » et « n’assimilent pas les questions relatives à la foi
».
L’évangélisation sous la colonisation
La famine qui sévit pendant
l’hiver (1867 à 1868) « l’une des plus meurtrières qu’ait jamais connues l’Algérie » (10) est la
conséquence de la destruction des tribus, lesquelles en perdant leurs terres par expropriation coloniale, s’en vont errer dans le pays sans ressources, bientôt frappées de plein fouet par
une sous-nutrition généralisée. Seul le bastion kabyle échappe à cette grande misère. Le climat humide a éloigné la sécheresse qui sévit ailleurs, et la couverture végétale a permis
l’emmagasinement de l’eau. Arc-boutés à l’arboriculture, l’élevage et l’artisanat, les Kabyles ont pu ainsi se soustraire aisément à la crise. Il est vrai comme on l’a dit plus haut le
caractère accidenté du sol n’a pas permis à la colonisation de prendre pied, c’est pourquoi la Kabylie contrairement au reste de l’Algérie, a pu garder intactes ses structures
tribales. (11) 500 000 personnes mourront de cette terrible famine soit le 5e environ de la population de
l’époque. L’errance et l’éparpillement des tribus jetteront dans les rues sa meute de mendiants et d’orphelins. C’est ce moment que choisira le cardinal Lavigerie « qui était alors au
clergé ce que le maréchal Bugeaud était à l’armée d’Afrique » (12) pour entamer sa campagne d’évangélisation.
Il accueille des centaines d’orphelins qu’il place à Ben Aknoun et refusera de les rendre aux familles qui les réclamaient. La nouvelle de l’évangélisation provoque une émotion religieuse
à travers toute l’Algérie mais c’est la Kabylie qui s’en émeut le plus vivement parce que précisément elle est moins affectée par la paupérisation qui s’est répandue dans le reste du
pays. Mostefa Lacheraf dans L’Algérie, nation et société cite le voyageur Clamageran qui écrit « quand la famine décimait les populations arabes, des milliers de vagabonds vinrent
chercher refuge en Kabylie ; beaucoup succombèrent aux souffrances qu’ils avaient endurées ; tous furent accueillis et soignés fraternellement ; aucun d’eux ne mourut de faim sur le sol
kabyle » (13) Selon l’historienne Annie Rey-Goldzeiguer (14), en tout quelques 6000 vagabonds venus de toutes les régions d’Algérie ont séjourné dans les montagnes
kabyles.
Aveuglé par le mythe berbère, Lavigerie « était pleinement convaincu qu’entre Kabyles et Français, le même sang, la même origine romaine, la même marque
chrétienne créaient des liens providentiels ». (15) Pendant la période comprise entre 1873 et 1879 il
crée cinq postes des Pères Blancs en Kabylie en dépit de protestations des familles. Mais il doit déchanter sur le terrain. Face à l’indifférence générale, Lavigerie fabrique de
fausses demandes d’évangélisation, qu’il fait passer pour des réclamations émanant des tajamat (assemblées de village). Soupçonné d’avoir écrit aux jésuites un amin a failli être lapidé
le 12 juin 1868 par 10 000 Kabyles au marché des Aït Menguellet. « Malgré les efforts des missionnaires écrit Ageron et les espérances de Mgr Lavigerie qui croyait à une dissolution de la
foi musulmane, cette (…) tentative d’apostolat développée entre 1873 et 1879 fut un échec total ». (16)
Pour autant l’effort de christianisation sous Lavigerie avait ciblé surtout les enfants orphelins. On sait que 1753 jeunes orphelins avaient été recueillis
dans une des fondations du cardinal. (17) L’histoire de Fatma Aït Mansour qui a enfanté les écrivains
Amrouche (18) (Taos et Jean El Mouhoub), est la parfaite illustration de cette christianisation précoce qui le
plus souvent se fait à l’insu des proches, quand ce n’est pas en raison d’un destin de femmes opprimées au sein d’une société profondément démantelée du fait de la violence
coloniale. (19) Au demeurant toutes les tentatives de conversion des adultes sous la colonisation
avaient échoué.
La mésaventure qu’a endurée le Père Creuzat mérite d’être rapportée. L’abbé Creuzat, jésuite établi à Fort-National (Larbaa Nath Irathen) est arrivé en Kabylie
à l’époque de Lavigerie, tout enthousiasmé à l’idée de pouvoir accomplir une tâche aussi noble que le catéchisme. Il se mêle aux montagnards du Djurdjura qui se montrent réceptifs à son
discours. Mais en réalité par leur attitude feinte, ils entendent ainsi profiter au maximum des largesses du curé qui leur apportait de vieux vêtements. L’abbé est content, il s’en va en
courant, il revient accompagné de militaires qu’il veut rendre témoins du succès de son apostolat. Les montagnards viennent au devant de lui et invitent le clerc à s’asseoir sur une
banquette recouverte de paille qui dissimulait une couche d’excréments. Creuzat prend place. C’est comme cela que les Français ont été édifiés sur « les dispositions réelles des Kabyles à
l’égard de l’évangélisation ». (20)
Tout compte fait l’évangélisation n’a touché que de petites poches sans importance. La seule église qui a fonctionné jusqu’à l’indépendance nous dit
l’historien Alain Mahé (21) est située aux environs de Boghni. Un missionnaire protestant du nom de
Charles Marsh qui y a officié, a publié en 1985 un livre sous le titre Impossible à Dieu dans lequel il fait preuve d’un racisme incroyable envers les Kabyles, parce qu’ils se
montrent indifférents à son catéchisme. Il décrit ceux-ci comme les créatures de Satan.
Arabo-islamistes – berbéristes, la persistance d’un face-à-face
Ce n’est donc pas l’évangélisation
en tant que telle qu’il faut aller chercher jusqu’en période coloniale. En fait Bouamrane se trompe d’objet. C’est plutôt le discours sur la berbérité, l’idée que se font les arabophones
de l’islamité des Kabyles en particulier et des berbérophones en général. Certes cette idée a préexisté à l’arrivée des Français comme nous le disions plus haut mais c’est pendant la
période coloniale qu’elle a été formalisée et intellectualisée. C’est en somme la partie du mythe kabyle forgée par les Algériens non kabyles. Si les Algériens non kabyles jugent le
Berbère comme un musulman douteux, c’est pace qu’ils estiment qu’il n’est pas assez arabisé. Le mythe kabyle s’enrichit donc d’une donnée sous-tendue par une logique psycholinguistique :
je suis locuteur de langue arabe donc je m’autorise à juger de l’islamité du locuteur non arabe. Pour moi qui suis investi de la légitimité généalogique et juridique que me confère mon
parler arabe, le Berbère ne pourrait devenir véritable musulman que lorsqu’il s’arabisera complètement, que lorsqu’il cessera de faire usage de son idiome maternel. (22) La conversion religieuse n’est validée que lorsque se réalisera la conversion linguistique. Le Chaoui deviendra un véritable
musulman que lorsqu’il ne parlera plus le chaoui, le Kabyle deviendra un véritable musulman que lorsqu’il ne parlera plus kabyle, etc. La prière ne peut-être envisagée et considérée comme
légale dans une langue autre que l’arabe, celui qui ne comprend pas cette langue n’est pas en mesure de perpétuer la religion. Comme le souligne Kamel Chachoua dans L’Islam kabyle
(23), la Kabylie est « toujours perçue comme insuffisamment et superficiellement islamisée, voire même à convertir
sur le plan religieux ».
Lorsque dans les années 1990 Cheikh Ahmed Hammani animait la rubrique Fatawi (prêches) dans le journal Al-Aqida, il reçoit un courrier d’un imam de Boudjellil,
un village de Petite Kabylie. L’imam demande au cheikh s’il est permis et licite de faire le prêche du vendredi en langue amazighe car argue-t-il 95 % de la population ne comprend ni ne
parle l’arabe. « La langue amazighe répond Hammani est la sœur de l’arabe, son amie, et aucune n’est concurrente de l’autre. On peut les utiliser ensemble sans problèmes. Tu peux donner
en amazigh une partie de ta leçon après l’avoir fait en langue arabe ; mais le prêche, non ; non lui c’est en arabe que tu dois le dire, le contenu en amazigh. (…) si l’on vous autorise
aujourd’hui à faire le prêche en langue amazighe, demain Satan va vous souffler l’idée de nous demander l’autorisation de réciter la Fatiha (verset d’ouverture) en langue amazighe.
» (24)
Pour revenir à la dépêche d’AP citée plus haut, précisons qu’elle nous apprend aussi que « 10 000 livres du Coran traduits en tamazight (langue berbère) ont
été distribués par la cellule de lutte contre l’évangélisation ». En somme il a fallu la pression évangélique pour qu’on se résolve à traduire peut-être à contrecœur même le texte
coranique en langue amazighe. Pourtant les Berbères veulent vivre leur islamité à l’intérieur de leur amazighité si l’on peut dire ainsi. L’anthropologue Ernest Gellner note que « les
Berbères sont sincèrement et profondément musulmans mais ils le sont à leur manière. Ils ont été islamisés mais en retour, ils ont berbérisé l’islam ». (25)
En tous les cas le refus d’accorder à l’expression culturelle berbérophone la liberté de choisir sa propre graphie renvoie au même blocage. L’adoption d’un
code écrit autre que celui d’Al Moutanabi signifie un écart par rapport à l’islamité, d’où cette insistance sur l’alphabet arabe plutôt que sur le tifinagh. Si l’on doit convoquer le
mythe kabyle, passons sur les airs pantois que suscite la seule évocation des caractères latins. On est au cœur du problème, la vision erronée a découlé de l’association du couple
alphabet latin/le fait d’être non musulman. C’est vraiment s’attaquer au processus de légitimation du pouvoir en place que de proposer un système d’écriture qui échappe à la sphère
religieuse. Pour autant toute culture est sous-tendue par une raison graphique pour reprendre la notion de Jack Goody. C’est dire que la question linguistique ne pourra trouver sa
résolution que dans le cadre d’un système démocratique.
Cela étant dit, il a existé un courant berbériste, resté méconnu, c’est celui qui a tenté de faire la synthèse entre amazighité et islamité. Un courant qui
prône l’identité islamique tout en entretenant le particularisme kabyle. Le premier écrivain kabyle justement qui ait jamais écrit sur le domaine berbère, en est l’un des chefs attitrés,
il s’appelle Saïd Abu-Yaâla, il est l’auteur d’un essai historique qu’il a rédigé en arabe : Tarikh Zawawa (Histoire des Zouaoua) (26)
. Aussi a-t-il préconisé la mise en place d’ « assemblées de musulmans » régies par la charia au niveau de chaque village kabyle. En somme une forme d’islam
berbère radical qui repose sur les antiques morphologies villageoises. A distinguer de l’islahisme badisien en ce sens que ce dernier ne peut se concevoir sans l’arabisation. Cet «
islamisme berbère » n’a pu en définitive se frayer une place en raison de l’adhésion massive des Kabyles au mouvement indépendantiste de Messali Hadj et de leur engagement par la suite
dans le Front de libération nationale (FLN).
Que conclure ?
Le quotidien Le Jeune Indépendant du 6 mars 2008 a republié un article paru en janvier 2007 de la journaliste londonienne Deborah Meroff sur la
christianisation en Algérie. Sous le titre « Le temps de Dieu pour l’Algérie » (27), l’article en question
reproduit d’une façon remarquable les principaux mythèmes liés à la fantasmagorie coloniale. La journaliste note que « les Kabyles Berbères ont eu des racines chrétiennes et n’étaient pas
considérés comme d’infaillibles musulmans – ils mangent du porc et boivent de la bière ». Ainsi le mythe kabyle après avoir été fécondé sous les plumes françaises passe dans toute sa
fraîcheur sous les plumes anglaises « l’amertume de la Kabylie contre tout ce qui vient de l’Arabe a pavé la route pour une formidable renaissance du christianisme » poursuit la
journaliste qui s’empiffre de « tenues occidentales et même (…) des jeans », de « cybercafés (…) pleins à craquer (…) et d’antennes paraboliques ». La journaliste, qui regarde à
travers le prisme déformant du mythe kabyle croit rendre compte de la spécificité berbère et est loin de soupçonner qu’elle est en train de décrire d’un trait l’ensemble de la société
algérienne.
Si l’évangélisation a fait tant de bruit c’est qu’elle entre en résonance avec la perception que s’est forgée depuis des années voire des siècles l’élite
arabophone ou arabisée de l’islamité du Berbère ou du Kabyle. Lorsqu’on accuse insidieusement les Kabyles d’être des musulmans superficiels on peut fabriquer une scène qui montre bien
qu’on ne les jette pas aux gémonies puisque les « autres » c’est-à-dire les non berbérophones y apparaissent lotis à la même enseigne. En fait il s’agit d’un déguisement qu’on sait
inopérant: car l’arabophone prisonnier du mythe kabyle croit que son semblable est moins susceptible de dévier des formes canoniques en matière de religion que son compatriote
berbérophone. D’où le fait qu’on regarde toujours du côté de la Kabylie lorsqu’on prononce la condamnation d’un dignitaire chrétien à Oran. Quelle différence y a-t-il entre la zawiya de
Hadj Belkacem des Aït Yenni et la zawiya de Sidi Lakhdar Benkhlouf de Mostaganem ?
Quoi qu’il en soit, si le colon français a jugé le Berbère comme un musulman douteux c’est pour justifier sa christianisation. Près de cinquante ans après
l’indépendance, force est de constater la prégnance et la persistance du mythe kabyle. Bizarrement ce mythe continue de travailler aussi bien ceux qui estiment qu’il faut davantage
arabiser et islamiser les Kabyles que ceux qui veulent les convertir à la religion du Christ.
À l’aube du XXIe siècle en épousant les contours d’un discours antiévangélique, le débat politique en Algérie s’est réduit à une facture des plus affligeantes.
Alors que depuis l’indépendance le pays a connu les mutations les plus décisives et les bouleversements les plus profonds, des religieux fonctionnaires de l’Etat s’échinent à livrer
bataille à une bande d’ « indigènes » d’une espèce nouvelle. Le discours antiévangélique emprunte à la technique discursive coloniale c’est-à-dire à une époque où l’Etat national était
inexistant. Ce discours offre la possibilité de faire de l’islamisme à bon compte lors même qu’il est au plus bas de sa côte. Il est presque tentant de dire que ceux qui entendent ainsi
profiter de cette aubaine pour réactiver l’intégrisme religieux agissent de la sorte sans qu’ils sachent les véritables desseins des gens du pouvoir qui les y encouragent. Pendant ce
temps la Kabylie, coincée entre les évangélistes à droite, et les terroristes du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), à gauche, semble étrangement affectionner les
extrêmes. Mais comment des clercs qui peuvent le moins face au GSPC, peuvent-ils le plus face aux évangélistes ?
(*) Journaliste
(1) El Watan du 26 juillet
2004.
(2) El Watan, Idem.
(3) Puisqu'il s’agit d’Africains, on ne peut ne pas penser au réseau
traditionnel formé par les confréries musulmanes dont l’ordre algérien de la Tidjania qui essaiment à travers l’Afrique subsaharienne et qui continuent d’activer dans des pays comme le
Sénégal, le Nigeria, le Congo, le Bénin, la Côte d’Ivoire et le Cameroun.
(4) Cf. Ch. R. Ageron, « L’Algérie algérienne » de Napoléon III à de Gaulle,
Sindbad, Paris, 1980 ; Les Algériens musulmans et la France (1871-1919), Bouchene, Paris, 2005.
(5) ch. R. Ageron, Idem.
(6) Aucapitaine, Le pays et la société kabyle (1857). Cité par ch. R. Ageron,
Idem.
(7) ch. R. Ageron, Idem.
(8) ch. R. Ageron, Idem.
(9) Assertion totalement dénuée de fondement. Pour ceux qui ne le savent pas,
les kanoun ne sont plus de vigueur de nos jours. Si effectivement les kanoun renvoient à un code laïque, ils n’en comportent pas moins des règles ayant pour finalité de préserver la
moralité publique et notamment religieuse. Quantité de sanctions sont, par exemple, prévues dans le cas où quelqu’un s’avise de ne pas observer le jeûne pendant le
Ramadan.
(10) Mostefa Lacheraf, L’Algérie, nation et société, Casbah, Alger,
2004.
(11) Autre conséquence qui a découlé de la faiblesse de l’implantation
coloniale : les partisans de l’islahisme ou du réformisme musulman d’Ibn Badis ne voyaient pas la nécessité de venir s’y installer dès lors qu’il n’y avait pas urgence.
(12) Alain Mahé, Histoire de la Grande Kabylie, Anthropologie du lien social
dans les communautés villageoises, Bouchene, Paris, 2001
(13) Mostefa Lacheraf, Idem
(14) Annie Rey-Goldzeiguer, Le Royaume arabe, Sned, Alger, 1977.
(15) ch. R. Ageron, Idem
(16) ch. R. Ageron, Histoire de l’Algérie contemporaine, T2, PUF, Paris,
1979.
(17) Alain Mahé, Idem.
(18) Le hasard a voulu que le mari chrétien - Belkacem Amrouche - que Fatma Aït
Mansour a dû épouser à l’âge de 16 ans, soit originaire de Ighil-Ali, un village des Aït Abbès, précisément la région de la Petite Kabylie qui avait été considérée comme « la citadelle de
l’islahisme » badisien. C’est à la medersa islahiste aux environs de la Qalâa des Beni Abbès que l’actuel président de l’Association des oulémas, lui-même originaire de la Petite
Kabylie, a fait ses premières classes. En outre cette medersa a été également fréquentée par d’autres lettrés kabyles à l’image de Qassim Naït Belkacem et Ahmed Hammani. Comment des
Kabyles ont mis leur génie au service de l’arabisation ? Selon Kamel Chachoua, de par leur origine kabyle ceux-ci, en ayant intériorisé le mythe kabyle, en sont arrivés à se sentir dans
la peau des « diviseurs » dans un contexte dominé par le discours sur « l’unité nationale ». En outre, le cas des Aït Abbès largement acquise au réformisme donne une idée sur la réalité
de l’ancrage du christianisme colonial en Kabylie.
(19) Fatma est issue d’une union hors mariage, elle est orpheline d’un père
qu’elle n’a jamais connu et qui n’a jamais voulu reconnaître sa paternité. Aussi le cas des Amrouche est-il symptomatique d’une christianisation problématique voire d’une assimilation
impossible : « J’étais restée la Kabyle, jamais malgré, les quarante ans passés en Tunisie…je n’ai pu me lier intimement ni avec les Français ni avec les Arabes. Je suis restée
l’éternelle exilée, celle qui ne s’est jamais sentie chez elle nulle part (…) pour les Kabyles, nous étions les Roumis, des renégats, pour l’armée française, nous étions des bicots comme
les autres » écrit Fatma Aït Mansour dans Histoire de ma vie (Maspéro, Paris, 1981).
(20) Alain Mahé, Idem.
(21) Alain Mahé, Idem.
(22) Kamel Chachoua, L’Islam kabyle, Maisonneuve et Larose, Paris,
2001.
(23) Kamel Chachoua, Idem.
(24) Cité par Kamel Chachoua, Idem.
(25) Cité par Lahouari Addi, in « Approche gellnérienne de la berbérité au
Maghreb » Le Quotidien d’Oran du 26 février 2008.
(26) Abu-Yaâla, Tarikh Zawawa, Le Caire, 1913.
(27) www.christianitytoday.com, cité et traduit par le quotidien Le Jeune
Indépendant.
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