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Culture

Dimanche 18 octobre 2009

« La liberté c’est la culpabilité, parce qu’elle apporte avec elle la connaissance de l’absence de liberté. On pourrait dire aussi : la liberté c’est la conscience, donc la responsabilité ».

Bryten Breytenbach, écrivain sud-africain

 

 

Nous assistons à des dérives éthiques de la part de certains « journalistes» et surtout par quelques titres de presse, que rien ne semble arrêter pour augmenter les tirages. Ces derniers puisent leurs titres dans « le triangle gagnant », c’est-à-dire : le sexe, la religion et l’identité. Comme nous le savons tous, ces problématiques attirent l’attention des lecteurs algériens, car non encore résolus dans notre société et puisque les pouvoirs politiques les manipulent à des fins assez connues, je ne veux pas les étaler ici. Il est de leur droit de traiter les sujets ou les thèmes soulignés plus hauts, mais ont-ils le droit d’accuser, de juger, de tenir des propos racistes, de mettre la zizanie entre les diversités ethniques et culturelles existant dans notre société et d’imposer leur morale à toute la société ? Quand un journaliste prêche dans ses articles, parle « des jaunes » pour désigner les asiatiques, associe les émigrants d’Afrique et d’autres continents aux criminels, ceci n’est que le baromètre d’un métier en manque de crédibilité ! Il me semble que ces journalistes confondent entre rapporter une information et donner une opinion. Notre université forme-t-elle des journalistes ou des militants endoctrinés ? « La faculté (algérienne) forme n’importe quoi, tout sauf des journalistes ! » a déclaré Brahim Brahimi. Pour certains observateurs, plusieurs facteurs expliquent ce faible niveau :

. Selon Redoune Boudjemâa, enseignant à la faculté des sciences politiques et de l’information, l’Algérie ne veut pas former des journalistes (ceci peut s’étendre à la formation de l’ensemble de l’élite algérienne). On veut, poursuit-il, former des sujets obéissants, pas même des citoyens obéissants, des sujets qui ne réfléchissent pas et qui ne posent pas de questions.

 

Pourtant, « La profession de journaliste, Selon Edwy Plenel, existe parce que la démocratie a besoin de vérités factuelles, c’est-à-dire d’information fiable. Comment voter, choisir, militer, s’engager, etc., si l’on n’est pas informé de façon indépendante et pluraliste ? Si l’on pense que le journalisme, c’est d’abord l’opinion, le jugement, le point de vue, le commentaire, l’éditorial, la chronique, on se trompe. Tout cela relève de la liberté d’expression et d’opinion, un droit qui appartient à tous les citoyens et qui n’est en aucun cas notre privilège. Le journaliste peut l’exercer avec plus ou moins de talent. Il doit même l’exercer, mais comme citoyen par ailleurs journaliste. »

 

Malheureusement, ces dérives s’étendent aux secteurs médicaux, juridiques, etc. Des zélés sont endoctrinés par une pensée unique loin de l’esprit scientifique. Si l’école algérienne a réussi à former des compétences capables de manipuler les nouvelles technologies, elle n’a cependant pas réussi à former un homme cultivé, capable de « se » penser et de penser sa société. Un homme cultivé est actif : lorsqu’il lit, regarde, écoute, son esprit « travaille » ; il déchiffre chaque fois un texte, un langage ; il trouve plaisir et intérêt à tout changement, etc. Cependant, l’esprit d’un homme inculte reste inactif, il s’ennuie; il ne produit rien qui vaille.

 

Quand un médecin refuse de soigner quelqu’un sous prétexte religieux, ceci constitue une faute grave. Quand un psychologue fait du prosélytisme religieux au cours de ses entretiens, ceci est une manipulation psychologique qui n’a rien à voir avec le métier de psychologue qui est sensé être à l’écoute de son patient, sans jugement, sans arrière pensée pour l’aider à se construire et se connaître. Lorsqu’un magistrat juge selon « sa vérité » et non pas selon les lois de la République, on peut alors se demander à quoi ces lois votées servent-elles ? Les exemples ne manquent pas.

 

Quand un journaliste, un psychologue, un médecin, analysent un évènement, un phénomène, etc., ils font appellent à leur conscience. Celle-ci est un produit purement subjectif de l’individu. Selon l’école psychanalytique, la conscience prend naissance par le processus d’introjection opéré par l’entourage familial et par la création de l’idéal-ego. Ce dernier ne serait pas seulement la norme subjective de la moralité mais, pour Freud et la plupart des psychanalystes, c’est la seule norme. Cependant, selon Gustave Le Bon, « La vie d’un peuple, ses institutions, ses croyances et ses arts ne sont que la trame visible de son âme invisible » et « chaque peuple possède une constitution mentale aussi fixe que ses caractères anatomiques ».

 

Le lien entre les formations techniques et les activités économiques s’établit clairement. Il n’en est pas de même en ce qui concerne les sciences humaines dont les résultats constituent les fondements de l’innovation et de l’harmonie sociale. Nul ne conteste la nécessité pour tous de disposer d’une culture générale et de principes éthiques. Certes, les avancées de la philosophie et de la sociologie sont indispensables à la vie économique et sociale. Ces domaines nourrissent les débats politiques, éclairent la diplomatie, favorisent la compréhension entres les peuples, développent le sens critique et celui de la responsabilité. Cependant, il me semble que l’opinion publique et les décideurs politiques n’établissent pas aisément le lien entre ces vertus et une formation de qualité en sciences humaines (et c’est aussi valable pour la recherche en ce domaine).

 

Comme nous l’avons souligné plus haut, ceci est le signe de la défaillance de l’enseignement en Algérie. Le handicap de l’école algérienne ne se trouve pas uniquement en l’utilisation d’une langue unique, ni en la pédagogie d’enseignement, ni en la construction des bâtiments, mais il lui manque l’essentiel, c’est-à-dire son âme. Les programmes scolaires et universitaires doivent en urgence être révisés par des spécialistes. Pour préparer des citoyens qui réfléchissent à l’essor de leur pays et qui ne soient pas des sujets obéissants.

 

 

Yazid Haddar

Cf. El-Watan 01/05/09.

Cf. L’Algérie en attente, édition Edilivre 2009. P 139.

Faut-il croire les journalistes. Cf. Marianne N°648.

Processus qui consiste à transposer sur un mode fantasmatique les objets extérieurs et leurs qualités inhérentes dans les différentes instances de l’appareil psychique.

Cf. La psychologie des foules, cité in « la défaite de la pensée » Alain F. p 58.

Idem note 2, p 134.

Par Haddar Yazid
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Vendredi 6 mars 2009

« Les oiseaux sont la personnification même de la liberté. Dès qu’un ciel cesse d’être à l’image de leurs désirs, ils se rassemblent, se concertent puis prennent leur vol en une très lointaine migration où certains laissent leur vie. C’est le prix à payer pour vivre à l’unisson de ses désirs, dans les paysages et les horizons qui réconcilient avec soi-même ». P113.


Par Yazid Haddar:

La dernier Roman posthume de Tahar Djaout, un écrivain pas comme tous les autres, un ouvrage lucide, imprégné des années du FIS. Rappelant qu’il fut assassiné le 2 juin 1993. Ce roman posthume, magnifique, montre la profondeur du traumatisme, et le lourd climat de peur et de renoncement lorsque subitement "la nuit bouscule le jour". Si le quotidien algérien s'enfonce dans les ténèbres, Boualem Yekker, lui, petit libraire de quartier, père de 2 enfants, (Kanza) restait le dernier résistant à l’invasion des barbus. Boualem est alors spectateur lucide (d’où son nom, Yekker, en kabyle, qui signifie « celui qui s’éveille » ou « celui qui se lève » exprimant ainsi le projet premier de l’œuvre) de cette déviance qui transforme rapidement les gens qui l’entourent : « les enfants sont devenus les exécutants aveugles et convaincus d’une vérité qu’on leur présente comme supérieure (p.45) ».

Un ouvrage très intelligent, il nous prolonge dans les années sombres de notre histoire, lorsque les islamistes renient toute forme d’évolution humaine. Selon eux «  1. La science n’a le droit de s’intéresser qu’aux questions non tranchées dans le Livre.2. Tout résultat, toute découverte scientifiques doivent être confrontés avec le Texte afin de leur y trouver une justification.3. Notre religion est la source de tout savoir : toute loi scientifique, morale ou législative édictée au temps d’avant cette religion, ou l’humanité baignait dans les ténèbres, le mensonge et la barbarie, est nulle et non avenue. (p. 84) Que reste-t-il depuis ? Avaient-ils renoncé à leur conviction ? Ces théorèmes qui été que des paroles, maintenant sont devenu des croyances, des vérités absolues, personne ne peut les remettre en question !

« L’ordre nouveau voudrait élaguer l’humanité mais aussi chaque être en particulier. Expurger, amputer, purifier. Ne laisser de la mémoire que ce qui célèbre la Révélation, ne laisser du savoir que ce qui ne pose pas de question, ne laisser de l’homme que part soumise à Dieu-un Dieu dont les maîtres nouveaux ont soigneusement tracé les contours : il ne connaît ni l’amour ni le pardon, ni la compassion ni la tolérance. C’est le Dieu de la vengeance et du châtiment » P.89.

Ainsi Tahar Djaout n’était pas seulement un écrivain, mais un bon visionnaire. A travers le personnage de Boualem Yekker, Djaout révèle son inquiétude quant à l’avenir de son pays. Boualem est-il alors le double de l’auteur dans la lutte incessante contre cette peur ? Si nous nous plongeons dans la biographie de ce dernier, nous voyons bien qu’il n’a jamais cessé à travers ses romans, ses poèmes, ses articles de dénoncer la gangrène islamiste. Malheureusement le chant posthume de Djaout, demeuré ouvert, prélude sa fin, sa mort.

 

Par Haddar Yazid
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Samedi 28 février 2009

‘’J’ai écrit en tant qu’être humain, enfant de la glèbe et de la solitude, hagard et démuni, qui ne sait pas ce qu’est la Vérité, dans quel pays elle habite, qui la détient et qui la distribue. Je la cherche et, à vrai dire, je ne cherche rien, je n’ai pas les moyens, je raconte des histoires, de simples histoires de braves gens que l’infortune a mis face à des malandrins à sept mains qui se prennent pour le nombril du monde, à la manière de ceux-là, perchés au-dessus de nos têtes, souriant grassement, qui se sont emparé de nos vies et de nos biens et qui supplément exigent notre amour et notre reconnaissance. J’aimerais leur dire que la dictature policière, bureaucratique et bigote qu’ils soutiennent de leurs actes ne me gêne pas tant que le blocus de la pensée. Etre en prison, d’accord, mais la tête libre de vagabonder, c’est ça que j’écris dans mes livres, ça n’a rien de choquant ou de subversif.’’

 

Ce que Boualem Sansal écrit dans son livre : Poste restant : Alger, lettre de colère et d’espoir à mes compatriotes, à l’édition Gallimard, paru le 16 mars 2006, une longue lettre adressé aux algérien(ne)s, c’est une réflexion qui touche à tous les maux de l’Algérie, c’est une forme d’invitation à tout Algérien et Algérienne de revoir leur vision sur leur Histoire, leur identité, leur langue et leur religion. L’auteur nous propose une vision plus humaniste et plus moderne. 

 

L’auteur défend bien ses idées, mais il répond également aux critiques qui lui ont été adressées par les intellectuels algériens, comme il est nostalgique de la période coloniale. Sur ce point exactement et à l’occasion de  la loi qui glorifie l’apport positif de la colonisation votée en Févier 2005, l’auteur écrit que la loi ne fait pas l’Histoire mais elle l’assujettit. Il écrit ‘’ l’Algérie n’eut guère de chance, des invasions, elle en a connu depuis la carthaginoise et chacune a laissé sa marque (…). On devrait un jour parler de ce que nous avions pris à ceux qui sont passés chez nous et dont la somme nous dit assez bien : le hammam des Romains, la cuisine des Turcs, la musique andalouse des juifs et leur art du négoce, l’islam et l’art équestre des Arabes, la gouaille des pieds- noirs, le goût des lettres des Français, et de ce que nous leur avons donné : ce goût de paradis qui fait qu’ils ne voulaient plus repartir’’.

 

Ce livret n’a pas encore mis en critique par nos compatriotes, ni par les intellectuels français. Comme d’habitude, on se demande souvent pourquoi écrire quand on n’est pas lu ? Souvent les écrits qui apportent des idées nouvelles, une vision plus lucide et plus lumineuse comme celle de Boualem Sansal, Rachid Boudjadera, Salim Bachi et d’autres ne trouvent plus d’écho au sein de notre communauté. Est-ce que l’Algérie est condamnée à vivre dans l’obscurité et l’anarchie ? Ce grand pays riche par ses ressources humaines et naturelles n’arrive pas à trouver son vrai chemin et sa place parmi les grandes nations, par cécité politique ou bien par les choix politiques. Pour que notre pays trouve son chemin vers la liberté et le respect des droits humains les plus élémentaires, et son épanouissement tant attendu pour exploiter sa richesse identitaire, linguistique et religieuse pour rejoindre le monde qui avance. Pour cela, doit-on être armé de vigilance ? Car, la vigilance est le premier devoir de la vie et nous en avons abondamment manqué, écrivait Boualem Sansal.

    

 

 Poste restante : Alger lettre de colère et d’espoir à mes compatriotes, édition Gallimard, mars 2006.

 

Par Haddar Yazid
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Jeudi 19 février 2009

« Ecouter ne veut pas dire interpréter selon ses désirs cette parole, mais la remettre dans son contexte et lui donner le statut d’un message destiné à l’humanité »

Tahar Ben Jelloun

La lecture de dernier ouvrage de Mahmoud Hussein, qui est le pseudonyme commun de Baghat Elnadi et Adel Rifaat, deux politologues français d’origine égyptienne, nous apporte des éclaircissements sur le livre sacré : le Coran, mais il peut, aussi,  heurter les convictions des fondamentalistes religieux. Avec une écriture simple, claire et argumentée, les auteurs nous offrent des clés pour accéder aux textes Sacrer. Ce qui nous permet une meilleure compréhension de la révélation coranique, en la situant dans le temps et dans l’espace. « Au-delà d’une information élémentaire sur la teneur de tel ou tel verset, nous (les auteurs) nous efforcions de souligner ce qui, pour nous, était une évidence : que la parole coranique entretient un lien vivant avec le contexte dans lequel elle a été révélée » (p.19). Les rencontres avec le publique suite à la publication de leur ouvrage Al-Sîra, sur le Prophète de l’Islam raconté par ses compagnons (deux tomes, 2005, 2007), leur a permis « de mesurer la difficulté qu’éprouvent de nombreux croyants à admettre un tel discours. Et de comprendre pourquoi, dans leur for intérieur, ils ne se sentent pas autorisés à l’admettre (p19) ».  Selon les auteurs, cet handicape est dû a «  une doctrine qui progressivement pris corps après la mort du Prophète et qui, depuis, n’a cessé de faire ravages dans les esprits ». Cette doctrine, expliquent les auteurs, « repose sur un raisonnement à première vue imparable : le Coran étant la parole de Dieu, il n'est pas tributaire du Temps ».

Ainsi l’ensemble des chapitres (vingt) essayent de démontrer le contraire de cette lecture littéraliste (le strict respect de la lettre) qui irrigue la pensée majoritaire dans l'islam aujourd'hui[1]. En multipliant les exemples à propos des prescriptions concernant la femme, les relations avec les autres religions, concernant la personne du Prophète et Ses contemporains, sur les versets abrogés, etc. Ils ont laissé parler l’histoire ; ils s’appuient sur des textes écrits à l’époque comme Al-Bukhârî, Muslim, etc.

Prenant l’exemple du voile, en s’appuyant sur le texte d’Al-Wâhidî : « les maisons de Yathrib étant trop petites, les gens devaient sortir pour leurs besoins. Les femmes sortaient à la nuit tombée. Les débauchés les suivaient, s’approchaient d’elles, leur faisaient des avances. Lorsqu’elles se taisaient, ils les importunaient davantage ; lorsqu’elles les repoussaient, ils finissaient par s’éloigner d’elles. Ces débauchés poursuivaient surtout les esclaves, mais dans l’obscurité de la nuit, ils ne pouvaient distinguer les femmes libres des esclaves, puisqu’elles étaient toutes vêtues de robes et portaient des foulards. Les femmes parlèrent de ces choses à leurs maris, qui en parlèrent au Messager de Dieu. Alors le Très-Haut révéla : « Prophète, dis à tes filles, aux femmes des croyants, de revêtir leur mantes. C’est le plus sûr moyens pour elles de se faire reconnaitre et de ne pas subir d’offense ». (Coran XXXIII, 59). Les auteurs précisent qu’il s’agit ici de « mante » ou de « châle » (julbâb) plutôt que de « voile » (hidjâb), le mot que l’on trouve plus loin, dans le verset XXXIII, 53 s’appliquant aux seules épouses du Prophète. (p.120)

Les auteurs ont montré que Dieu est proche de Homme et qu’Il n’est pas contre lui, Il a guide le Messager de Dieu, pour montrer le chemin aux croyants pour qu’ils se connaissent, pour qu’ils se rencontrent. En méditant la Parole de Dieu, en favorisant la réflexion appuyée sur la raison. Quand on lit le Coran, écrit  Tahar Ben Jelloun, avec les lunettes de la transparence et de l’intelligence du cœur, on se rend compte qu’il est le texte le plus farouchement opposé à l’intégrisme, au fanatisme, au djihad en tant que prétexte à l’assassinat d’innocents, au suicide et à toute forme de violence politique qui détourne l’islam de son message d’humanisme et de paix. […]. La nouveauté de cet essai, poursuit-il, est de remettre les idées en place sans intervention extérieure, sans donner de ­leçons, mais en revenant au texte lui-même […][2].

 



[1] Cf. entretien dans le Nouvel Observateur.

[2]  Cf. Paris Match du 22-01-2009

 

Par Haddar Yazid
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Mardi 2 septembre 2008

 

 

Salim Bachi est né en 1971 dans l'Est algérien. Il a suivi des études de lettres en Algérie puis en France. Il a publié son premier roman, «Le chien d'Ulysse» en 2001 aux éditions Gallimard. Chez le même éditeur, il a publié «La Kahéna» (2003), «Tuez-les tous» (2006) et un recueil de nouvelles «Les Douze contes de minuit» (2007), co-édité en Algérie par les éditions Barzakh. Aux Editions du Rocher, il a fait paraître en 2005 une autofiction, «Autoportrait avec Grenade».
«Tuez-les tous» est la seule œuvre de Salim Bachi traduite en arabe (Barzakh, Alger, traduction de Mohamed Sari). Dans cet entretien il nous parle de son dernier roman qui va paraitre le 04 septembre 2008.

Yazid  Haddar : Vous faites partie des écrivains les plus prometteurs en Algérie mais aussi de toute l’Afrique du Nord. Votre prochain roman sera une forme de biographie sur le prophète Mohamed (« le silence de Mohamed »), vous intéressez-vous de plus en plus à l’actualité ? Pourquoi un roman sur le prophète Mohamed ?

 

Salim Bachi : Tout dépend de ce que l’on appelle l’actualité. Pour Le silence de Mahomet, j’évoque une période lointaine à priori, puisqu’il s’agit de la vie du Prophète, il y a plus de quatorze siècles de cela. Maintenant, la lecture de ce roman est actuelle et semble tomber à pic parce que l’actualité est pleine de l’islam et d’interrogations à ce propos. Pourquoi un roman sur le prophète Mohammad ? Comment passer à côté d’un tel sujet, à côté d’une personnalité aussi fascinante ? Cet homme est à l’origine d’une religion et d’une civilisation et c’est la seule personne dont les romanciers arabes, musulmans, ne parlent jamais où l’évoquent à peine. Il y a bien sûr eu ce superbe roman de Driss Chraïbi, L’homme du Livre, mais depuis rien. Je voulais réparer cette injustice.

 

Yazid  Haddar : Vous faites dire à l’un de vos personnages, l’épouse de Mohamed Khadîdja, je cite : «Mon époux est pourtant un homme de grand savoir et de grande sagesse. Il ne manquait jamais, quand il revenait de Basra ou, plus loin encore, de Damas, à la tête d'une caravane, d'apporter avec lui les manuscrits qu'il dévorait seul, à l'abri des regards … ». Pourtant, il est connu que le prophète Mohamed ne savait ni lire ni écrire ! Est-ce simplement de votre imagination ou est-ce une vérité historique?

 

Salim Bachi : A la vérité nous ne savons rien de bien exact à ce sujet, on suppose que le Prophète était illettré, ou du moins certains commentateurs nous le présentent ainsi. Depuis quelques années, un mouvement d’historiens musulmans et d’islamologues tels que Youssef Seddik et Hichem Djaït, par exemple, remettent en cause cette explication. Dans le Coran, il est dit à cinq reprises que le Prophète était Ummi, c’est à dire illettré. Or tous les philologues ne s’accordent pas tout à fait quant à la signification exacte du terme Ummi. Pour certains, il s’agit d’illettrisme pour d’autre d’homme sans Livre révélé. Ainsi les Arabes, avant la venue de l’islam, était un peuple d’Ummiyyûn, ce qui ne veut pas dire qu’ils étaient tous illettrés mais plutôt qu’ils étaient des païens. Bon, bien entendu le débat est loin d’être clos, mais dans Le silence de Mahomet, j’ai opté pour la seconde solution. C’est un peu ma liberté de romancier, mais de romancier vrai qui se base toujours sur des travaux d’historiens et qui n’avance rien à la légère.

 

Yazid  Haddar : N’avez-vous pas peur de choquer quelques esprits fanatiques du monde musulman ?

 

Salim Bachi : J’espère que le Silence de Mahomet sera lu et aussi débattu. Si les foudres restent intellectuelles et dignes, j’en serais heureux et je les accepterais même si elles me déplaisent. Si elles dépassent ce cadre et sombrent dans l’irrationnel, j’en serais surtout profondément attristé. Le silence de Mahomet n’est en aucun cas un livre attentatoire à la personne du Prophète que je révère et respecte profondément. Tel n’est pas mon propos.

 

Yazid  Haddar : Peut-on parler d’esprit critique dans le monde musulman ?

 

 

Salim Bachi : Bien entendu, je viens de vous citer deux intellectuels musulmans, Hichem Djaït et Youssef Seddik. Il y en a bien d’autres. Seulement les écoute-t-on, les lit-on ?

 

Yazid  Haddar : Vous posez souvent un regard critique sur la société algérienne. Avez-vous le sentiment d’être un témoin de la jeunesse algérienne ? A propos, que pensez-vous de ce que vivent actuellement les jeunes en Algérie (harraga, chômage, etc.) ?

 

Salim Bachi : Non pas le témoin, mais le spectateur compréhensif. Je suis très triste pour la jeunesse algérienne qui mérite mieux que cette misère. Quelle tragédie pour un pays que de ne savoir s’occuper de sa jeunesse !

 

Yazid  Haddar : Que pensez-vous de la littérature algérienne actuelle ?

 

Salim Bachi : Elle se porte plutôt bien.

 

Yazid  Haddar : L’écrivain Malek Haddad a inspiré toute une génération en Algérie. Que représente-t-il pour vous ?

 

Salim Bachi : J’ai lu Malek Haddad, mais je vous avouerai qu’il ne m’a pas inspiré. Plutôt Kateb Yacine et Rachid Mimouni, et aussi Driss Chraïbi dont j’ai lu La mère du printemps et L’Homme du Livre avec beaucoup de passion.

 

Yazid  Haddar : Ce roman sera-t-il publié en Algérie ? Avez-vous une idée sur le sujet de votre prochain roman ?

 

Salim Bachi : J’espère qu’il sera coédité par Barzakh, mon éditeur habituel à Alger. Non, je n’en ai encore aucune idée. Et puis vous pensez bien que si j’en avais une, je ne vous la dirai pas.

 

 

 

Quelques extraits du roman qui vous pouvez le trouver sur son blog (http://cyrtha.canalblog.com/) :

 « Que Dieu me pardonne ces mots qui sans cesse vont et viennent dans ma tête. Mohammad pense être fou. J'ai beau lui dire qu'il n'en est rien, il persiste et me demande de l'envelopper dans un caban. Il a froid. Depuis son retour, sans cesse il tremble et claque des dents puis s'endort le front moite ; il se réveille brusquement et me parle : dans la nuit, ou était-ce à l'aube, dans la grotte, ou sur le chemin du retour, le ciel s'est fendu de tout son long, me précise-t-il. Il faisait jour, il faisait nuit, et l'Ange est venu, de toute sa hauteur, de toute sa grandeur d'Ange.

Il marchait dans le désert lorsque « celui qui possède la force s'est tenu en majesté alors qu'il se trouvait à l'horizon élevé ; puis il s'approcha et il demeura suspendu. Il était à une distance de deux portées d'arc — ou moins encore — et il révéla à son serviteur ce qu'il lui révéla : “Lis au nom de ton Seigneur qui a créé !” »

  Que Dieu me pardonne, il pense être fou, mais il ne l'est pas, c'est de science certaine, un tel homme ne peut l'être. Je le lui ai dit, je le lui ai répété. Il me rétorque qu'il ne comprend pas pourquoi lui viennent ces fulgurances, ces instants où la parole s'écoule en lui et dit ce qu'il ne sait pas. Mon époux est pourtant un homme de grand savoir et de grande sagesse. Il ne manquait jamais, quand il revenait de Basra ou, plus loin encore, de Damas, à la tête d'une caravane, d'apporter avec lui les manuscrits qu'il dévorait seul, à l'abri des regards. Souvent il en discutait avec son meilleur ami, Abou Bakr, et ils devisaient ensemble des mystères de ce monde.


  Ils effectuèrent la plupart de leurs voyages au Châm ; et ils revenaient enchantés et plus riches chaque fois. Abou Bakr était un bel homme, mince, le visage clair et le front haut. Il ne portait pas son âge et possédait cette éternelle jeunesse que retrouvent les hommes à l'âge mûr. Lui et Mohammad sont frères par l'esprit. On raconte qu'un jour, les deux hommes, en se dirigeant vers la Mosquée, se prirent à rêver à voix haute. Abou Bakr se pencha vers Mohammad.


  — Mon ami, pourquoi les Arabes ne disposent-ils pas de leur religion comme les juifs et les nazaréens ?
  — Certains sont devenus nazaréens à Mekka. Ou juifs à Yathirib.Waraqa ibn Nawfal écrit l'Évangile en hébreu et il me donne à lire certains passages.
  — Cela est vrai, Mohammad. Pourquoi n'avons-nous pas notre propre Livre ? Notre Évangile, notre Torah, notre Zabour ?
  — Dieu nous a abandonnés, Abou Bakr
  — Pourquoi n'a-t-il point abandonné les juifs et les nazaréens?
  — Je ne sais pas, Abou Bakr.


  Ils n'évoquèrent plus jamais le sujet. Ils poursuivirent leurs voyages vers le nord. Chaque fois, ils revenaient pleins de merveilles dans les yeux. Ils avaient rencontré des hommes pour qui Dieu était unique, seul et inaccessible ; et ces hommes croyaient en une vie après la mort.

  La nuit, Mohammad se retournait sur notre couche, sans trouver le repos. Quand il glissait dans le sommeil, des rêves étranges le tourmentaient. Parfois, il volait avec les oiseaux, et se souvenait de l'armée d'Abraha ; il la regardait avancer dans le désert, se dirigeant vers la Kaaba. Il voyait les hommes de l'Abyssin, fourbus et lamentables ; il poursuivait les chameaux de son grand-père, Abd al-Mouttalib. D'autres fois, il songeait au châtiment des gens de Thamoud. Dieu leur avait envoyé un prophète, Salih, qui, me racontait Mohammad quand il se réveillait, lui ressemblait trait pour trait.

  Je suis née avant Mohammad, bien avant lui, mais ma pudeur m'a longtemps empêchée de le dire. J'entrai donc dans ma trente-cinquième année quand j'épousai Mohammad et non dans ma quarantième comme le colportèrent certains Qourayshites. Pour rabaisser Mohammad et l'islam, nos ennemis insinuaient souvent que j'étais beaucoup trop âgée pour lui donner une descendance mâle qui aurait survécu aux maladies de l'enfance.
  Mekka, en ce temps-là, était à l'épicentre du monde, sur le chemin des caravanes qui partaient d'Abyssinie, longeaient le Yémen, traversaient les cités de Maarib et de Sanaa avant de poursuivre leur long périple en direction du Châm, au nord.

   Cette première route était la plus importante puisqu'elle permettait aux chameliers de Qouraysh d'acheminer les marchandises venues des pays de Sin et de Hind jusqu'à Basra et Damas où de riches et belles dames achetaient à bon prix les parfums et les bijoux qui leur servaient de parures. La cité était peuplée d'hommes et de femmes qui révéraient le Messie et sa mère, Maryâm ; la Perse sassanide, à l'orient, adorait le feu et son prophète Zoroastre, gardien des ténèbres et de la lumière.
  Jeune fille, on me répétait souvent que ces contrées recelaient de merveilleuses richesses ; ainsi ces tissus fins et colorés que l'on disait issus du ver de Sin ; ces ambres et ces muscs d'Abyssinie dont raffolait Mohammad, qui en usait souvent pour lui et moi, étaient eux aussi acheminés sur les grandes routes par les Qourayshites et vendus par leurs esclaves sur les marchés de Mekka. Seule Tayf pouvait s'enorgueillir de jeter une ombre sur Mekka.
  Nous, les Mecquois, nous étions fiers de notre cité et surtout de son centre religieux qui attirait les fidèles de toute l'île des Arabes, du Hedjaz au Najd, de la terre de Maarib au Châm. Ancien puits sur la route des caravanes, elle était devenue très vite une cité prospère où s'était installée la tribu des Qourayshites. Certains de ces Qourayshites étaient les plus habiles marchands du monde. Ils sillonnaient la terre de part en part pour acheter ces belles marchandises et les revendre ensuite avec le plus grand profit. »

 

Par Haddar Yazid
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